Électrosensibilité, la maladie imaginaire du XXIème siècle

L’électrosensibilité n’est pas une maladie. C’est une manifestation psychique.

Par Patrick Leforges

En France, l’hypersensibilité aux ondes magnétiques n’est pas une maladie. Pourtant, les recours en tout genre fleurissent pour voir sanctionner la présence d’antennes-relais ou de boîtiers électriques communicants, prétendument nocifs. En réalité, c’est bel et bien la réalisation du progrès technologique que l’on empêche.

Il ne faut pas confondre précaution et inertie. Si la première peut s’avérer nécessaire dans certains cas, l’invoquer à outrance mène souvent à l’immobilisme et, en termes technologiques, à l’absence de progrès. L’inertie ainsi provoquée et entretenue devient in fine préjudiciable à la croissance économique. En France, des associations ont fait du principe de précaution leur cheval de bataille pour descendre en flèche toute avancée technologique. Leur dernière arme : l’électrosensibilité.

L’électrosensibilité n’est pas reconnue comme maladie en tant que telle

Wifi, antennes-relais, appareils électromagnétiques en tout genre : aucun n’échappe aujourd’hui aux cris d’orfraie des prétendus défenseurs d’une humanité vidée de toute technologie, alléguant à tout-va l’hypersensibilité aux ondes des individus pour contrecarrer la moindre avancée « scientifique ». L’affaire, en août dernier, avait fait grand bruit : la justice française a reconnu pour la première fois l’existence d’un handicap grave dû à l’hypersensibilité aux ondes électromagnétiques. Étienne Cendrier, le porte-parole de l’association Robins des toits, chef de file de ces groupements anti-progrès qui existent en France, s’était félicité de cette reconnaissance, estimant même que le jugement allait « faire jurisprudence » et être suivi par d’autres juges.

Deux précisions cependant. Premièrement, l’état de la médecine, aujourd’hui, n’est pas net : cette hypersensibilité aux ondes électromagnétiques n’est pas répertoriée en tant que maladie, et les experts ne sont pas tous d’accord pour lui attribuer ce statut. Même l’Organisation mondiale de la santé (OMS) estime qu’il n’existe aucun critère diagnostique clair ni de base scientifique qui permettent de relier les symptômes à une exposition aux champs électromagnétiques. D’ailleurs, en guise de symptômes, l’institution onusienne est loin d’être limpide : l’électrosensibilité, selon elle, serait « caractérisée par divers symptômes non spécifiques qui diffèrent d’un individu à l’autre » mais qui « ont une réalité certaine et peuvent être de gravité très variable. » Pour la clarté, nous repasserons plus tard.

Deuxièmement, il convient de relativiser les propos d’Étienne Cendrier, lorsqu’il affirme que le jugement va faire jurisprudence. Le développement de ce second point est très juridico-juridique, mais il n’est pas sans intérêt. L’affaire, qui s’est soldée en août dernier par la reconnaissance d’un handicap dû à l’électrosensibilité, a été portée devant le tribunal du contentieux de l’incapacité, soit un tribunal composé de médecins certes, mais aussi de travailleurs salariés et de fonctionnaires de la Sécurité sociale. Un peu maigre pour espérer que le jugement fasse date : toute avancée juridique majeure est le fruit d’un arrêt de la Cour de cassation, juge suprême de l’ordre juridictionnel privé, seule habilitée à juger en droit – et non en fait. D’autant plus que dans l’affaire qui nous intéresse, l’assurance maladie a fait appel, ce qui n’exclut pas une révision du jugement.

L’électrosensibilité : une manifestation du psychisme avant tout

De plus en plus invoquée, à l’aveuglette pour l’instant, l’hypersensibilité aux ondes pourrait être qualifiée de « maladie du XXIème siècle » – ou, plus précisément, de « maladie imaginaire du XXIème siècle ». Certaines personnes n’hésitent pas à profiter de l’effet d’aubaine des affaires ultra-médiatisées, comme la précédente, pour se plaindre à leur tour de souffrances dues à la présence d’ondes électromagnétiques. Problème : ces mêmes personnes sont rarement capables de déterminer quand elles sont effectivement exposées à de telles ondes, et quand elles ne le sont pas. Le danger est, dès lors, bien réel : voir les cas d’hypersensibilité croître de manière surprenante et, partant, les financements publics afférents– pour, soi-disant, aider et accompagner les Argan dans leur comédie.

En 2014, le Conseil général de l’Essonne avait par exemple accordé une aide financière à une personne déclarée électrosensible, qui n’avait pu obtenir le statut lié à la maladie professionnelle. Ladite personne avait ainsi pu acquérir des dispositifs anti-ondes qui étaient supposés l’aider à surmonter ce « mal ». Sauf que l’Académie nationale de médecine s’était élevée contre la mesure :

Aucune étude ne montre que l’électrohypersensibilité est due aux ondes magnétiques (…) Les études réalisées suggèrent un effet nocebo et des facteurs neuro-psychiques individuels.

Autrement dit, dans le cas des antennes-relais : l’apparition de troubles, chez certaines personnes, ne serait pas causée par l’électromagnétisme des ondes, mais par l’effet psychologique résultant de la seule présence de ces antennes.

Aujourd’hui, en France, une campagne médiatique bat son plein autour des smart grids : les nouveaux réseaux électriques intelligents, comme les téléphones portables autrefois, font peur. L’exemple le plus criant d’une avancée technologique qui fait face au lobbying précautionneux des Robins des toits et consorts : le boitier électrique Linky. Installé par ERDF d’ici la fin de l’année dans les premiers foyers tricolores, le compteur communicant, qui permettra une gestion à distance de leur consommation électrique – et, in fine, une moindre déperdition d’énergie –, a pourtant obtenu ses lettres de noblesse.

Une expertise menée par le CRIIREM a confirmé qu’il n’y avait pas de risque sanitaire aigu à craindre en lien avec l’exposition aux rayonnements extrêmement et très basses fréquences, radiofréquences et hyperfréquences [du boïtier],

annonçait le ministère de l’Écologie dans une réponse écrite du 16 septembre 2014. 

Il apparaît ainsi que le niveau d’ondes électromagnétiques générées par Linky est conforme à la réglementation en vigueur et qu’il n’y a donc pas de risque sanitaire attaché à l’utilisation de ce compteur.

Avec une puissance électrique d’à peine 2 watts, Linky émettrait moins d’ondes électromagnétiques qu’un radio-réveil…

Avec la multiplication des appareils domestiques, mais pas seulement, usant de l’électronique, nul doute que les chantres de l’anti-progrès ont de beaux jours devant eux. Vu les multiples possibilités offertes par ces avancées technologiques, celles qui ne contreviennent aucunement à la santé des particuliers donc, il convient pourtant de leur rappeler de ne pas confondre précaution et inertie.


Article paru initialement en novembre 2015