Réseaux sociaux : si on arrêtait d’alimenter la rancoeur ?

Quelle société peut survivre sans petits métiers, quelle société peut fonctionner uniquement sur la base de métiers qui épanouissent ?

Par Fanny-Gaëlle Gentet.

J’ai une sale habitude, tous les soirs, juste avant de dormir, je prends mon téléphone et je vais sur facebook.

J’ai la sale habitude, que tout le monde a, de me plonger dans la vie des autres pour (in)consciemment autoévaluer la mienne.

Hier, un ami a partagé une vidéo. Je regarde rarement les vidéos. C’est long, on ne peut pas « lire en diagonale », il faut mettre le son, c’est moins discret, presque plus honteux.

Mais là, le titre m’interpelle : « Cet homme va changer la façon dont vous voyez le temps ». Gros programme. Je sais que l’ami qui a partagé cette vidéo n’est pas du genre à relayer des liens putaclics donc j’ai cliqué sur Play.

Ce travail qui ne vous plait pas

La vidéo en question présente un homme qui dessine un trait sur un tableau blanc, représentant la chronologie de notre existence pour mettre en avant le fait que nous passons les plus grosses années de notre à vie à travailler (le restant étant l’enfance et la retraite) ; suivant cette déduction l’homme de la vidéo se lance dans un discours digne d’un coach sportif de film américain, inspirant et motivant, que je résumerais par : ne perdez pas votre vie dans un travail qui ne vous plait pas, ne convient pas, ne vous épanouit pas et prenez le risque d’aller au bout de vos envies.

Alors certes sur le papier (et dans les commentaires) tout le monde crie : Hourra ! Lâchons nos boulots alimentaires, brûlons nos agendas et vivons la vie que nous méritons.

Tout le monde regarde le mur de son voisin, suivant la sale habitude que nous avons tous, et voit ces photos aux Seychelles, devant une toile de Basquiat à la dernière expo de Berlin, en train de manger la raclette du siècle avec une bande de copains hilares.

La belle vie sur le papier

Et tout le monde se dit : « Mais bon sang mais c’est bien sûr, je veux cette vie-là, je ne veux plus regretter ma jeunesse en attendant ma vieillesse, je veux être heureux et profiter et je le veux maintenant ». En 2017, quand on est d’accord, on like, le post a ainsi reçu un nombre conséquent de likes, et autres j’adore.

Alors certes sur le papier, je suis d’accord. On connait tous l’adage « trouve un boulot qui te plait et tu ne travailleras pas un jour de ta vie ». Je suis bien placée pour le savoir, je suis née dans un milieu d’artiste, j’ai abandonné mes études de médecine pour mes amours de toujours : l’écriture et le cinéma. Je suis d’accord avec l’idée générale et un peu floue, je suis d’accord le temps d’un post Facebook mais si on prend le temps d’y réfléchir vraiment, de réfléchir à ce que ça implique, les choses sont bien plus complexes et la vérité est bien plus cynique.

Vertu des petits métiers

Si chacun faisait « le job de ses rêves », on aurait des milliers de chanteurs ou managers de grands groupes commerciaux, on aurait des architectes, des PDG, des designers et des milliards de start-up. On aurait des freelancers pour monter nos vidéos de vacances, des community managers pour notre image en ligne et des graphistes pour nos faire-part de mariage ; mais qui ramasseraient nos poubelles, qui nous encaisseraient au Monoprix en bas de la rue, qui aideraient nos gamins à traverser les clous en toute sécurité et qui répareraient nos toilettes ?

Quelle société peut survivre sans ces petits métiers, quelle société peut fonctionner uniquement sur la base de métiers qui épanouissent ?

Qui serait en charge de toutes ces tâches quotidiennes, qu’on remarque à peine mais qui sont essentielles ?

Les étudiants ? Les travailleurs partiels qui seraient « auto-entrepreneurs de leurs rêves » à côté ? Les stagiaires ? Les vieux bénévoles à la retraite et qui s’ennuient ?

Tout cela rime beaucoup plus avec précarité qu’avec progrès ou révolution sociale à mon avis !

La vie réelle

La vérité c’est que la société a besoin de gens qui acceptent de mettre de côté leurs meilleures années pour exercer un métier peu gratifiant et souvent mal rémunéré, on a besoin de ces gens qui ont abandonné leurs rêves et leurs passions parce qu’ils avaient besoin de payer leur loyer ou parce qu’ils avaient leurs enfants à nourrir.

L’homme dans la vidéo nous exhorte de ne pas vivre « que pour les vacances, les week-ends, en attendant le chèque à la fin du mois ». Mais s’il a le temps, l’argent et l’opportunité de faire cette vidéo, c’est justement parce que chaque matin des milliers de postiers, de fonctionnaires, de concierges, de serveurs, d’hommes de ménage, de plongistes, de chauffeurs de métro éteignent leur réveil, sortent du lit, malgré le froid, malgré la fatigue, engloutissent leur tasse de café, s’entassent dans les wagons du métro et vont enchaîner les heures en rêvant au week-end. C’est parce que ces gens existent que d’autres peuvent se permettre le luxe de se réaliser dans un travail créatif, enrichissant ou glorifiant.

Il n’y a pas de monde parfait

La triste vérité que personne ne veut entendre c’est que notre société, telle que nous l’avons bâtie, ne peut fonctionner qu’à condition que certains soient malheureux, et endossent le rôle dont personne ne veut.

L’adage est vieux comme le monde « Le malheur des uns fait le bonheur des autres » ; il n’y a pas de monde parfait où tous les hommes seraient heureux et en paix.

Car nous avons tous cette sale habitude de nous comparer, cette rancœur latente qui ne demande qu’à exploser. Nous avons tous des rêves brisés à oublier et des compromis douloureux à faire.

Alors pourquoi tenir ce genre de discours ? Pourquoi enfoncer le couteau dans la plaie, pourquoi chercher à réveiller cette rancœur, réveiller le malheur ? Pourquoi inciter au changement quand on sait que ce changement n’est pas possible, pas viable, pas tenable ? Est-ce de la bêtise, est-ce qu’ils croient vraiment à leur discours utopiste ? Est-ce de l’hypocrisie, pour passer pour le good guy ? Est-ce de l’acharnement, un moyen tordu de se sentir mieux que les autres ? Une recherche vaine d’estime de soi ?

Stop aux leçons à la noix

Si au lieu de nous culpabiliser de « gâcher nos années », de nous noyer dans cet affreux sentiment de ratage de notre vie, de diffuser ce genre de vidéos sur notre fil d’actualité à longueur de journée, nous arrêtions de polluer nos moments de délassements, de confort, de répit avec ces messages négatifs, remplis d’hypocrisie, de bêtise et de mépris ; enfin si nous cessions de parler de « ceux qui n’ont rien compris à la vie » ou de « ceux qui ont abandonné », de nous donner un genre sur les réseaux sociaux et de nourrir la rancœur des autres, si nous arrêtions de donner des leçons à tout va, si on essayait, juste pour voir où cela nous mène.

Ça ne pourra jamais être pire que là où nous en sommes actuellement.