L’impératif numérique

Quel impact de la révolution numérique sur les sciences sociales ?

Par Farid Gueham.
Un article de Trop Libre

« Serions-nous entrés dans une nouvelle ère avec le numérique, vivons-nous une mutation profonde, bien plus qu’un changement culturel ou de société ? Notre temps n’est-il pas celui d’une rupture méritant d’être appréciée en termes anthropologiques, une transformation radicale de l’humanité s’appuyant sur de nouvelles configurations sociotechniques ? La question est posée. Et peut-être ceux qui devraient être les premiers à s’interroger en de tels termes, les chercheurs en sciences humaines et sociales, sont-ils ici trop peu nombreux ou un peu à la traîne ». 

Michel Wieviorka, auteur de L’impératif numérique et président du directoire de la Fondation de la Maison des Sciences de l’Homme (FMSH), lance une invitation : « pour les sceptiques, et pour tous ceux qui croient en l’utilité des sciences humaines et sociales, à aborder de façon résolue, les enjeux que véhicule cette question et à faire davantage l’expérience de notre récent environnement numérique ».

La fin d’une Histoire et l’entrée dans une nouvelle ère

« Il n’y a pas une histoire, mais au moins quatre modalités possibles de l’histoire qui ne s’articulent pas aisément : globale, nationale, de communauté et individuelle, sans parler des efforts pour construire une histoire régionale, de l’Europe par exemple, ou de l’Amérique latine, entre le global et le national ». 

Chaque individu peut désormais porter sa contribution personnelle, dans la construction d’un récit global, scientifique et se constituer en tant qu’historien sans l’être personnellement.

Si ce phénomène n’est pas nouveau, il est démultiplié par les technologies contemporaines.

Au niveau individuel par exemple, les technologies du numérique permettent une connaissance de son passé, notamment grâce aux outils de recherche généalogique, à l’image des bases de données personnalisées qui connaissent un fort engouement.

Aux États-Unis, la généalogie biologique est particulièrement développée : elle permet notamment aux Afro-américains de sonder leur passé, à la recherche de leurs ancêtres et de leur pays d’origine sur le continent africain. Le travail scientifique « traditionnel », croisé avec ces nouvelles méthodes et ces outils inédits permettra, in fine, de générer de nouveaux modes d’exploration du passé. 

Le paradoxe des big data

« À la fin des années 70 déjà, il était possible d’envisager ce qui est le cœur de la grande mutation qui nous intéresse, l’articulation d’internet et de l’informatique. Le rapport de Simon Nora et d’Alain Minc sur l’informatisation de la société (1978), nommait « télématique » l’imbrication croissante des ordinateurs et des télécommunications, et prophétisait que cette nouvelle approche devait transformer durablement notre monde culturel. 

C’est aujourd’hui une réalité, puisque la numérisation des données, mais aussi la capacité à la traiter, à la croiser, couplées aux nouvelles possibilités de la communication, bousculent nos connaissances d’ensemble, mais aussi notre capacité à individualiser le savoir et l’information.

Le big data, bien qu’il traite des masses de données toujours plus importantes, permet paradoxalement d’individualiser sa démarche, de différencier les individus.

Le savoir ne relève plus du traitement de moyennes, qui gommeraient ou masqueraient les spécificités de chaque individu, bien au contraire : il permet de mesurer de façon toujours plus précise les différences entre les individus. 

Échanger, travailler, communiquer, travailler de manière collaborative

L’aptitude à la coopération sur le web traduit une démocratisation de la recherche : au lieu de travailler au sein d’un réseau dont l’accès est contrôlé, entre pairs et spécialistes d’une même niche, les réseaux de recherche peuvent ainsi s’ouvrir au grand public, vers une coproduction inédite des savoirs, au-delà de la communauté des chercheurs, des universitaires, ou des étudiants. 

« Une telle démocratisation peut évidemment être mise en débat, et ceux qui y sont le plus hostiles ne manquent pas de dire qu’elle fait courir le risque, par exemple, d’un manque de rigueur proprement scientifique, ou d’une dilution de la réflexion ». 

Le mouvement est en marche, et l’histoire elle-même s’ouvre à la « digital history ». Pour Serge Noiret, nous pouvons même parler de « digital history 2.0 : une tentative de créer un nouveau stade du rapport entre l’historien et son public usant du numérique ». 

Un mouvement dans lequel des historiens professionnels seraient amenés à travailler autrement, à étendre le débat au-delà de leurs pairs, avec un public beaucoup plus large et plus diversifié, un modèle qui s’apparente aux pratiques de la démocratie délibérative.

Dans cette perspective, la « digital history » et aussi une « public history », ouverte et démocratisée. 

Vers une nouvelle économie scientifique

« À toutes les étapes de la recherche, l’ère numérique se traduit, pour les sciences humaines et sociales, par des changements, les uns effectifs, les autres souhaitables, mais qui ne se réalisent pas, en raison de divers obstacles financiers ou institutionnels ». 

Définir un objet de recherche, formuler des hypothèses, élaborer une méthode de travail, affiner des conclusions, les publier etc… Des mutations qui se heurtent au fonctionnement du système public de la recherche.

Et si l’économie de la recherche « traditionnelle » connaît des difficultés financières, ce n’est pas uniquement en raison de la crise.

Pour Michel Wieviorka, ce système est « sclérosé, il a mal vieilli, il ne s’est pas suffisamment adapté à ce qui intéresse et passionne les chercheurs les plus jeunes. Force est de constater que le système en place ne favorise ni l’innovation, ni le développement, et qu’il risque donc d’être déserté – l’exit évoqué par Alfred Hirschman – au profit d’institutions étrangères ou privées, ou encore fonctionnant sur un mode coopératif ». 

Aux États-Unis, des universités mettent en place des centres dédiés aux « Digital humanities », sur un mode expérimental. En France, depuis 2011, des consortiums mis en place dans le cadre d’HUMANUM, une TGIR ou « très grande institution de recherche », vont dans le sens d’une conception renouvelée de la recherche en SHS, articulée autour d’une collaboration refondée entre laboratoires.

Les sciences humaines sont donc non seulement prêtes, mais aussi capables d’opérer le changement de contribution qu’elles peuvent apporter à la vie de la cité. Michel Wieviorka évoque le « saut », dont le numérique ne sera pas le seul moteur : « en entrant de plain pied dans l’ère du Big Data, en acceptant l’impératif numérique, les SHS l’opéreront plus rapidement, presque automatiquement, et pour leur plus grand bien ». 

Pour aller plus loin : 

–       « SHS et Big data : 14 projets internationaux soutenus dans le cadre de l’appel à projets – Au cœur des données numériques », ANR.fr

–       « Le sociologue et le big data : la donnée comme carte et comme territoire », GroupeChronos.org

–       « Digital Public History: bringing the public back in », Serge Noiret, Public History Weekly.

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