Théorie du ruissellement : fausse théorie pour un vrai débat

Derrière la théorie du ruissellement se cache un véritable débat politique pour tenter de comprendre qui, entre l’État et les investisseurs privés, est le plus à même d’investir pour favoriser le progrès et l’intérêt général.

Par Olivier Pasquier.

En sciences économiques, ce ne sont pas les théories qui manquent. Elles sont nombreuses, se contredisent et correspondent à une époque et un contexte. Intéressons-nous à la théorie du ruissellement, on n’a pas fini d’en entendre parler sur les plateaux télé et dans la presse.

Et c’est justement là une partie du problème, dès qu’on quitte les médias, cette théorie est introuvable. Pas de publications universitaires sérieuses, d’études approfondies sur cette mystérieuse théorie. Allez rouvrir vos manuels d’histoire, vous n’en trouverez aucune trace.

La théorie du ruissellement c’est quoi ? C’est une théorie économique d’inspiration libérale selon laquelle, sauf destruction ou thésaurisation (accumulation de monnaie), les revenus des individus les plus riches sont in fine réinjectés dans l’économie, soit par le biais de leur consommation, soit par celui de l’investissement (notamment via l’épargne), contribuant ainsi, directement ou indirectement, à l’activité économique générale et à l’emploi dans le reste de la société.

Théorie qui semble d’une simplicité absolue mais qui en réalité n’est pas vérifiée théoriquement.

De l’Histoire pour y voir plus clair

Dans les faits, il est intéressant d’observer l’Histoire pour y voir plus clair. Derrière cette théorie se cache un véritable débat politique, pas pour savoir si ça ruisselle mais pour tenter de comprendre qui, entre l’État (via ses dépenses publiques) et les investisseurs privés est le plus à même d’investir pour favoriser le progrès et l’intérêt général.

Progrès qui s’avère payant sur le long-terme pour la population. En l’absence de preuve empirique de la validité de la théorie du ruissellement, il convient de procéder à une petite rétrospective historique. Parmi les périodes d’intense développement économique, qui, du public ou du privé réalisait les investissements nécessaires au progrès du plus grand nombre ?

La première période historique concernée est le Second Empire (1852-1870) qui est sans doute le premier régime français à privilégier des objectifs économiques. Avant de devenir empereur, Louis-Napoléon a publié quelques brochures dans ce domaine : sa pensée est à la fois originale et hétéroclite.

Libre-échange et investissements privés

Soucieux d’apporter une réponse aux problèmes sociaux de son temps, il s’inspire du saint-simonisme, qui préconise une société fraternelle en vue du bien commun.

Le libre-échange doit entraîner une prospérité générale et donc une amélioration de la condition ouvrière. Dans cette perspective, il conclut avec l’Angleterre le traité de libre-échange de 1860. Libre-échange et investissements privés caractérisent cette période.

L’État n’est toutefois pas absent de la scène économique et réalise de très importants investissements, au point d’augmenter lourdement la dette publique. Des investissements surtout présents dans le secteur des transports : l’une des principales initiatives de Napoléon III est la révolution des transports. Six grandes compagnies de chemin de fer sont créées, la longueur des voies ferrées est multipliée par cinq.

Le commerce intérieur peut alors s’épanouir dans ce qui apparaît pour la première fois comme un véritable marché national. Des ports déjà relativement importants comme Le Havre, Bordeaux et Marseille sont agrandis, d’autres sont créés, comme Saint-Nazaire. Ils abritent une flotte moderne et nombreuse. Enfin, les villes les plus importantes sont reliées par le télégraphe.

Des banques, moteur de la croissance

Le système bancaire connaît également un fort essor : les banques familiales comme celle des Rothschild continuent de prospérer mais elles sont concurrencées par de grandes banques de dépôt ou d’affaires, comme le Crédit Lyonnais (1863) ou la Société générale (1864).

Elles drainent l’épargne des Français et investissent leurs fonds dans l’industrie et le commerce. Ces banques sont le véritable moteur de la croissance. En organisant le secteur bancaire, l’État assure à chaque Français les financements nécessaires à la réalisation de l’activité économique de son choix.

Au final, l’étatisme du Second Empire est à relativiser car il sert surtout à organiser le marché et permettre le développement des initiatives personnelles. En misant sur les infrastructures, chaque agent pourra alors librement exercer l’activité économique de son choix.

L’État mobilise ses forces sur l’organisation et non le contrôle du marché. Le Second Empire, un bel exemple de libéralisme économique avec à la clef une élévation globale du niveau de vie des Français. Les investisseurs privés remportent la manche avec un État qui sert de référentiel et non de guide.

Le boom économique des 30 glorieuses

Après le Second Empire, les Trente Glorieuses constituent une autre phase de croissance économique accrue. Juste après la Seconde Guerre Mondiale, la France (mais aussi le reste du monde), connaît un véritable boom économique pendant 30 ans.

Le système mis en application prévoit l’intervention d’un État puissant. L’économie repose sur le marché, mais elle est encadrée et régulée par un État fortement interventionniste. L’État organise des services publics, dont il est propriétaire et qui bénéficient d’un monopole. Il assure un rôle de régulation de l’économie (contrôle des prix, contrôle des changes, régulation du crédit…).

Il met en œuvre les principes keynésiens de réglage de l’activité économique par les politiques budgétaire et monétaire. Il encadre le marché du travail (droit du travail protecteur des intérêts des salariés, fixation d’un salaire minimum…).

Il est propriétaire de grandes entreprises, mène une politique de modernisation industrielle, s’efforce de planifier l’évolution de l’économie. Pour financer ces politiques et assurer une redistribution, il prélève des impôts et cotisations sociales d’un niveau élevé.

L’interventionnisme n’est pas si nécessaire à la croissance

L’objectif de l’interventionnisme étatique est de rechercher l’intérêt général : éviter les crises et les déséquilibres, en particulier le chômage ; protéger les acteurs en position de faiblesse structurelle que sont les consommateurs, les salariés, les personnes en difficulté sociale ; limiter les inégalités ; réaliser des investissements collectifs de grande ampleur (transports, énergie…).

Toutefois, l’efficacité de la combinaison étatisme-libéralisme, globalement vraie, doit être relativisée. Quasiment tous les pays industrialisés d’Europe, ainsi que le Japon, ont connu leurs Trente Glorieuses entre 1945 et 1973 environ, quelle qu’ait été leur organisation économique et politique, tout simplement en raison de la nécessité de reconstruire et développer les infrastructures, du baby-boom, des évolutions technologiques et de la mentalité hédoniste, terreau de la société de consommation.

L’interventionnisme des Trente Glorieuses n’était donc pas le principal moteur de la croissance mais une mise en place d’une économie très encadrée et réglementée, un frein lorsque les mutations économiques des années 80 sont arrivées.

La révolution informatique et des nouvelles technologies peine à se propager en France, en raison notamment des normes et réglementations qui empêchent l’évolution de l’activité économique aux réalités de l’époque (normes mises en place lors des Trente Glorieuses pour répartir la croissance).

Les bienfaits de la concurrence

L’Histoire nous apprend ainsi que le libéralisme économique et la prépondérance des investissements privés est une condition nécessaire au développement économique (et donc au progrès et à l’intérêt général). Un message pour notre temps où il convient de repenser l’intervention de l’État dans l’économie : une concurrence réelle dans les différents secteurs de l’économie est le système le plus à même pour inciter à l’innovation et au progrès technique.

Opter pour le libéralisme économique c’est donc lutter contre les monopoles et oligopoles et ne pas servir les intérêts du grand capital. Frédéric Bastiat disait « Entre un mauvais et un bon économiste, voici toute la différence : l’un s’en tient à l’effet visible ; l’autre tient compte et de l’effet qu’on voit et de ceux qu’il faut prévoir1»

Espérons que le débat public cesse la glorification de l’État, de son interventionnisme et de la puissance publique et anticipe les effets pervers d’un étatisme forcené.

 

 

  1. Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas (1850), Frédéric Bastiat, éd. Romillat, 1994, p. 177.