Canada : baisser les impôts, une question de principe

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Quoi qu’en pensent les partisans de l’égalitarisme et de l’étatisme, la plupart de nos concitoyens souhaitent davantage d’autonomie, autant dans leur mode de vie que dans l’utilisation de leur argent.

Par Michel Kelly-Gagnon.
Un article de l’Institut économique de Montréal

Depuis l’annonce par le ministre québécois des Finances Carlos Leitão de modestes réductions d’impôt lors de sa mise à jour financière d’automne, on assiste dans les médias québécois à un torrent de lamentations de la part des opposants à cette mesure.

Certains se plaignent que ce sont des compressions draconiennes dans les services gouvernementaux qui ont permis au gouvernement de dégager cet espace fiscal. C’est tout simplement faux. Comme l’a rappelé avec justesse Mario Dumont, les budgets des principales missions de l’État n’ont cessé d’augmenter ces dernières années ; ils ont simplement crû un peu moins vite que prévu ou que certains l’auraient souhaité.

D’autres se plaignent de ne pas savoir quoi faire avec l’argent qui leur revient. Dans La Presse, une dame accuse bizarrement le ministre de l’empêcher d’aider les plus pauvres : « Vous rendez-vous compte que vous m’interdisez de transmettre ma réduction d’impôt dont je ne sais que faire à une personne que vous gardez délibérément dans la pauvreté ? »

Envoyez directement l’argent aux pauvres

Il y a pourtant des centaines d’organismes venant en aide aux pauvres auxquels elle peut envoyer son argent, qui sera sans doute dépensé plus efficacement que par les fonctionnaires de l’État. Elle peut même le donner directement à un pauvre !

Enfin, certains se plaignent que ce sont les riches qui vont en profiter le plus, alors que les contribuables gagnant 17 300 $ par exemple devront se contenter d’un maigre 1 $ de réduction. Il n’y a pourtant rien de bien surprenant à cela.

Au Canada, les 50 % des contribuables les plus « riches » paient 95,5 % de tous les impôts, alors que l’autre moitié n’en paie que 4,5 %. Toute réduction d’impôt ne peut logiquement qu’affecter ceux qui en paient, surtout ceux qui en paient beaucoup, et non ceux qui n’en paient pratiquement pas.

J’ai l’impression cependant que ces répliques factuelles et rationnelles n’auront strictement aucun effet sur ceux qui dénoncent les réductions d’impôt du ministre Leitao. En effet, elles s’appuient sur un a priori moral implicite : dans une société où il y a des inégalités, il est immoral de ne pas vouloir redistribuer davantage la richesse ; il est immoral de ne pas donner davantage de ressources à l’État pour qu’il les redistribue ; il est immoral et égoïste de vouloir disposer de son argent comme on l’entend.

Position égalitariste et étatiste

Après deux décennies à débattre de ces questions en tant que président de l’IEDM, je sais par expérience qu’il est très difficile de faire changer d’avis ceux qui adhèrent à cette position égalitariste et étatiste. Par définition, les arguments de nature morale se basent sur des absolus. Le reste n’est que détails sans importance.

J’en suis d’ailleurs venu à la conclusion que les partisans des baisses d’impôts, dont mon organisation, commettent une erreur stratégique en se concentrant uniquement sur les arguments économiques et en mentionnant très rarement les arguments moraux. Nous cédons ainsi tout ce terrain aux opposants, qui l’exploitent très efficacement.

Il existe pourtant aussi de tels arguments moraux défendant le fait de laisser plus d’argent dans les poches des contribuables. Par exemple, notre société est obsédée par l’impératif moral de permettre à chacun de vivre sa vie comme il ou elle l’entend, qu’il s’agisse de spiritualité, de sexualité ou d’apparence physique.

Servitude partielle

Mais prendre de force la moitié du revenu légitimement acquis de quelqu’un est l’équivalent de lui prendre six mois de son temps chaque année, une période pendant laquelle il doit travailler pour d’autres avant de pouvoir subvenir à ses besoins.

Comment peut-on trouver moral d’imposer une telle servitude partielle, alors qu’on valorise à juste titre l’autonomie individuelle dans les autres aspects de la vie ?

Par ailleurs, qu’est-ce qu’il y a de moral à être forcé de faire quelque chose ? La dame qui dit préférer donner son argent à l’État, et qui veut forcer tout le monde à faire la même chose au lieu d’aider directement quelqu’un, nie en fait sa propre autonomie et renonce à sa responsabilité morale.

C’est lorsqu’on donne alors qu’on a le choix de ne pas le faire qu’on pose un geste moral, pas quand on est forcé. Une société moralement responsable serait celle où nous paierions moins d’impôt, mais donnerions volontairement davantage aux plus démunis. Pourquoi ne pas plutôt se battre pour cela ?

La richesse n’est pas en soi collective

L’équité distributionnelle qu’invoquent souvent les opposants des baisses d’impôt est un concept vicié à la base, puisqu’il repose sur l’idée que la richesse est, en soi, collective. L’égalité des résultats est parfois juste. Par exemple, il est juste qu’une policière ayant cinq années d’expérience de travail pour la Ville de Montréal gagne le même salaire qu’un policier avec autant d’expérience et occupant des fonctions identiques.

Mais l’égalité des résultats est souvent aussi source d’injustice. Certains employés sont nettement plus productifs que d’autres, et ce sur la base de critères de performance objectifs et mesurables, comme le montant des ventes générées. Créer ou tendre vers une égalité des résultats par le truchement des impôts constitue alors une grave injustice et n’est nullement quelque chose de moral ou éthique.

Quoi qu’en pensent les partisans de l’égalitarisme et de l’étatisme, la plupart de nos concitoyens souhaitent davantage d’autonomie, autant dans leur mode de vie que dans l’utilisation de leur argent. Ils n’ont pas nécessairement le temps de décortiquer les nombreux arguments économiques en faveur ou contre les réductions d’impôt. Mais ils seront instinctivement réceptifs à des arguments moraux. Voilà une niche à exploiter davantage pour les partis politiques, ou quiconque souhaite défendre l’idée d’une société plus prospère, mais aussi juste, libre et responsable.

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