Économie égyptienne : libéraliser pour démocratiser ?

Les réformes du régime d’al Sissi suffiront-elles, d’un coup de baguette magique, à le rendre fréquentable ?

Par Claude Perrin.

Le président égyptien Abdel Fattah al Sissi a entamé ce lundi 23 octobre une visite de trois jours en France, accompagné d’un aréopage de ministres.

Largement éclipsée dans les médias par un communiqué de Human Right Watch portant sur la situation des droits de l’homme dans le pays d’al Sissi, l’importance des relations économiques entre Le Caire et Paris mérite pourtant d’être soulignée.

Partenaires de longue date, les deux pays ont beaucoup en commun. Une proximité qui place, de facto, l’Égypte sur la voie de la transition démocratique.

Liens étroits avec la France   

« Les relations bilatérales franco-égyptiennes sont fondées sur des relations historiques denses d’amitié et de confiance, qui se sont fortement développées depuis trois ans, dans tous les domaines », annonce le site France Diplomatie.

Depuis l’accession d’Abdel Fattah al-Sissi au pouvoir, en mai 2014, les liens entre Le Caire et Paris n’ont en effet cessé de se resserrer. La signature, le 16 février 2015, d’un contrat de 5,2 milliards d’euros pour l’acquisition par l’armée égyptienne de 24 Rafale, d’une frégate multi-missions et de missiles, puis celle, le 10 octobre de la même année, d’un accord portant sur l’acquisition de deux bâtiments de projection de commandement de classe Mistral, et enfin celle, le 17 avril 2016, d’un nouveau contrat pour l’acquisition d’un satellite de communication militaire, en sont les preuves éclatantes. 

Si cette coopération de défense étroite, visant à unir les efforts des deux pays dans la lutte contre le terrorisme, est de loin la plus médiatique, caractère pharaonique des montants oblige, elle n’est pourtant pas la seule.

Les entreprises françaises sont solidement implantées en Égypte, dans des secteurs aussi variés que la construction de routes, l’énergie renouvelable ou les transports. En avril 2016, EDF annonçait ainsi la signature de trois protocoles d’accord portant sur la réalisation de projets dans l’éolien et le solaire, en partenariat avec le groupe égyptien El Sewedy Electric.

Au même moment, un consortium, emmené par Vinci, Bouygues et les groupes égyptiens Orascom Construction et Arab Contractors, remportait l’extension de la ligne 3 du métro du Caire, pour un total d’1,2 milliard d’euros.

Libéralisation de l’économie

Si l’Égypte modernise ses infrastructures, ses dépenses publiques ne concernent pourtant qu’à 10 % l’investissement. Le reste est alloué au remboursement des intérêts de la dette du pays (30 %), aux salaires et traitements des fonctionnaires (26 %) et aux dépenses sociales (25 %).

La dette publique domestique représente 95 % du PIB, la dette extérieure 18 %. Le commerce extérieur affiche, quant à lui, un déficit structurel en raison d’une « balance des hydrocarbures devenue déficitaire et [de] la dépendance de l’Égypte aux imports de biens intermédiaires et de produits de consommation », renseigne France Diplomatie.    

Autant de déséquilibres que le gouvernement a décidé de combattre en choisissant… de s’endetter davantage. Auprès du FMI, qui a accordé à l’Égypte un prêt de 12 milliards de dollars sur trois ans.

Mais également auprès de la Banque mondiale, de la Banque africaine de développement et de l’Union européenne, dans des proportions moindres. Ces aides doivent enclencher un cercle vertueux, permettre au pays de se réformer autour de trois piliers.

Le premier consiste à encourager la participation du secteur privé en améliorant l’environnement des affaires, en favorisant l’industrialisation et en promouvant les exportations.

Objectif affiché : attirer les investisseurs. Second volet de cet aggiornamento, une refonte budgétaire, avec mise en place de la TVA et démantèlement des subventions, qui représentaient 7,9 % des dépenses de l’État.

Enfin, le régime Sissi a décidé, en date du 3 novembre 2016, de faire flotter sa monnaie, le taux fixe de 8,8 livres égyptiennes pour un dollar grimpant rapidement à 18 livres. Une dévaluation ayant permis de résoudre, en partie, le problème de disponibilités en devise du secteur bancaire.

Libéraliser pour mieux démocratiser ?

Les réformes du régime d’al Sissi suffiront-elles, d’un coup de baguette magique, à le rendre fréquentable ? Il se pourrait que oui. Le Caire se donne trois ans pour conduire sa stratégie de redémarrage de la production industrielle et de l’emploi.

Trois années durant lesquelles l’Égypte se doit de séduire un maximum d’investisseurs, si elle ne veut pas que sa volonté de relance reste un vœu pieux. Or il ne faut pas être grand clerc pour deviner que ces capitaux n’afflueront pas si le pays se distingue par sa brutalité politique, cherchant à cadenasser une insatisfaction populaire, à étouffer une instabilité naissante.

Il n’est peut-être pas inutile de rappeler que l’homme fort du Caire est arrivé au pouvoir après avoir déposé, en 2013, le président Mohammed Morsi, issu des Frères musulmans, organisation considérée comme terroriste en Egypte.

Changer de braquet

Ces circonstances ne justifient pas tout, mais peuvent expliquer la fermeté d’al Sissi envers une opposition noyautée par les islamistes.

La stabilité revenue, force est de constater que le Chef de l’État égyptien a tout à perdre à poursuivre une politique ultra-répressive, rien à gagner. Le simple bon sens impose un changement de braquet.  

Enfin, et de façon plus générale, une perspective historique indique que la libéralisation d’une économie a souvent une influence vertueuse sur les institutions d’un État.

Professeure de Science politique à l’université de Montréal et spécialiste des processus de libéralisation économique et de démocratisation politique, Diane Ethier ne dit pas autre chose :

en Afrique (…), la crise du modèle de développement auto-centré n’a pas été la seule cause économique des transitions de l’autoritarisme à la démocratie. Celles-ci ont également été déterminées par la volonté d’un certain nombre d’acteurs – internes et externes – de créer des conditions politiques favorables à l’instauration d’un nouveau modèle libéral et extraverti de développement.

En dénonçant l’étroitesse des liens de la France avec l’Égypte et, de façon sous-jacente, l’ouverture économique non contrariée de l’Égypte au monde, il se pourrait donc que les ONGs parviennent à un résultat contreproductif et paradoxal : entraver la démocratisation du pays des Pharaons.