Le droit de mentir, de Benjamin Constant

Le droit de mentir, un petit texte stimulant et passionnant de Benjamin Constant qui pose bien le problème de la liberté de conscience face au rigorisme de la morale de l’impératif catégorique.

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Le droit de mentir, Benjamin Constant

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Le droit de mentir, de Benjamin Constant

Publié le 25 octobre 2017
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Par Johan Rivalland.

Voici la situation de départ sur laquelle repose la présente polémique : Benjamin Constant cite « un philosophe allemand, qui va jusqu’à prétendre qu’envers des assassins qui vous demanderaient si votre ami qu’ils poursuivent n’est pas réfugié dans votre maison, le mensonge serait un crime ». Il s’agit en l’occurrence du philosophe Emmanuel Kant.

Cette controverse entre les deux grands intellectuels se situe dans le contexte de la Révolution française (tout au moins pour ce qui est de la première intervention du philosophe français), où la police encourageait la délation, ainsi que dans l’exemple suivant, cité par Benjamin Constant lui-même, se référant à la Révolution anglaise du siècle précédent : « Une femme connue pour sa bienfaisance avait donné asile à un fugitif ; le malheureux la dénonça ; il eut sa grâce : elle fut brûlée vive ».

Un devoir de véracité sous condition

Sans remettre en cause la justesse du devoir de véracité posé en principe par Emmanuel Kant, Benjamin Constant va donc proposer un devoir de véracité sous condition, remettant en cause le caractère inconditionnel du principe.

Il défend ainsi l’idée que tout principe élémentaire ne vaut que si ses principes intermédiaires sont admis. Or, il faut se référer, pour cela, à l’expérience et à la pratique, plus qu’à la théorie et aux préjugés, qui peuvent s’avérer en certains cas abstraits et dangereux, en fonction des circonstances.

Benjamin Constant postule donc, de manière plus générale, que « toutes les fois qu’un principe, démontré vrai, paraît inapplicable, c’est que nous ignorons le principe intermédiaire qui contient le moyen d’application ». Sans lui, le principe isolé risquerait de détruire la société.

Le parallèle entre droits et devoirs

La solution à ce dilemme réside dans le parallèle à établir entre droits et devoirs. Ainsi, selon notre intellectuel français, « l’idée de devoir est inséparable de celle de droits : un devoir est ce qui, dans un être, correspond aux droits d’un autre. Là où il n’y a pas de droits, il n’y a pas de devoirs. Dire la vérité n’est donc un devoir qu’envers ceux qui ont droit à la vérité. Or, nul homme n’a droit à la vérité qui nuit à autrui ».

Il entend, de la sorte, dénoncer la force subversive de l’arbitraire, en s’appuyant sur l’exemple cité plus haut en préambule. Cependant, comment éviter d’en arriver à l’arbitraire ? La réponse de Benjamin Constant est que la limite du devoir se trouve dans le droit.

Ici, le devoir du respect de la vie d’autrui (son ami) prime sur le devoir de vérité ; surtout lorsque ce devoir est bafoué par ces individus. D’où l’idée précédente que la vérité n’est un devoir qu’envers ceux qui ont droit à la vérité. Il y a donc, en ces circonstances, un « droit à l’absence de devoir ».

L’ensemble des principes en cause

À travers cette illustration, c’est l’ensemble des principes qui sont en cause, selon lui, car trop de rigidité et un manque de nuance risquent d’aboutir à un rejet de la morale, jusque par les hommes de bonne volonté. Un principe ne peut, par conséquent, être valable qu’en interaction avec d’autres principes.

Pour autant, il ne faut pas non plus en venir à douter de tout principe, qui finirait par se détruire lui-même, le principe abstrait que tout principe abstrait pouvant être inapplicable risquant de mettre en cause ce même principe abstrait. « Un principe, reconnu vrai, ne doit donc jamais être abandonné, quels que soient les dangers apparents ». Se livrer au seul jugement selon les circonstances ou à toute autre forme d’arbitraire serait désastreux. Les principes sont bel et bien essentiels.

En cela il ne s’oppose pas à Emmanuel Kant, à ceci près qu’il s’oppose à l’idée qu’ils seraient un devoir absolu et inconditionné, comme le considère le philosophe allemand.

Le devoir kantien de vérité

Pour Emmanuel Kant, en effet, « la véracité est un devoir qui doit être regardé comme la base de tous les devoirs fondés sur un contrat, et que, si l’on admet la moindre exception dans la loi de ces devoirs, on la rend chancelante et inutile ». Autrement dit, le mensonge, même dans la situation dramatique dont il est ici question serait à proscrire radicalement, la véracité étant « un devoir absolu ». Position que Benjamin Constant qualifie d’inapplicable.

Dans sa conception, le philosophe allemand semble même considérer que celui qui tente de protéger son ami pourrait se trouver coupable, voire responsable du meurtre de celui-ci (dans des explications qui, de mon point de vue, peinent à convaincre).

Et quid de la non assistance à personne en danger, ai-je envie de répondre, au risque d’un anachronisme ? Un rigorisme qui s’accommode mal d’une distinction que l’on pourrait opérer entre différentes personnes, en fonction de différentes situations (Emmanuel Kant n’aurait pu s’accommoder des situations étudiées en théorie des jeux). Enfin, selon Emmanuel Kant, la sincérité est aussi un devoir envers soi-même.

La liberté de conscience

Le mensonge, ici, est « encore pire car il (l’homme qui en est à l’origine) se rend méprisable à ses propres yeux et offense la dignité de l’humanité dans sa personne ».

Pour conclure, si la vérité me semble un principe d’une particulière importance et que je hais le mensonge, je n’oublie pas de poser au-dessus de lui la liberté de conscience, qui me semble être le degré le plus élevé de notre humanité.

En de multiples circonstances, et lorsque ce principe plus élevé est mis en cause, il m’apparaît à l’instar de Benjamin Constant que le droit de mentir peut être légitimé, en tant que défense des libertés les plus fondamentales de l’être humain.

  • Benjamin Constant / Emmanuel Kant, Le droit de mentir, Mille et une nuits / La petite collection, septembre 2003, 94 pages.

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  • L’idée de devoir est inséparable de celle de droits.

    Version libérale, humaniste, chrétienne, morale : le devoir est ce qui correspond aux droits d’autrui.

    Version socialiste, collectiviste, esclavagiste, immorale : un « droit à » est ce qui correspond aux devoirs imposés à autrui.

  • Si on ne réfléchissait qu’en termes de droits et de principes, donc de « mots », on raterait sans doute le meilleur de la vie: les joies, les peines, les deuils ou les moment d’euphorie se plient mal à l’obligation de devoir se dire u s’écrire de façon exhausive. Au contraire, des mots et des phrases, écrits mais surtout dits (avec les nuances, tonalités, accentuations ou assourdissements de ce qui est écrit).

    La vie dépasse de beaucoup les mots, la langue, le droit, la philosophie ou les mathématiques, tous incapables d’exprimer exhaustivement le « vécu » (expression aussi neutre que claire!).

    Il est d’ailleurs paradoxal que ce soit les oeuvres d’art qui puissent le mieux exprimer ce qu’on ne peut expliquer: même sans aucun rapport avec les faits vécus, elles parviennent à reproduire une sensation ou une émotion s’approchant de ce qu’on a ressenti!

    Une vie purement rationnelle et « dicible » ne serait qu’une portion de vie!

    Nous jouissons en plus d’un pouvoir inexplicable et pas toujours fiable, qui fait partie sans doute de notre mémoire neuronale et axonale, de nos circuits corporels et cérébraux que l’on nomme l’intuition: sorte de « certitude » ne venant pas forcément d’un conditionnement précédant sa survenue, plutôt la synthèse immédiate du fruit de nos facultés face aux problèmes et circonstances présentes, y compris nous-même! Un raisonnement froid ne parviendra pas toujours à vaincre cette intuition!

  • Il me semble qu’un droit doit surtout pouvoir être appliqué (condition nécessaire mais pas suffisante). Je peux avoir une propriété car je peux effectivement en contrôler l’accès. Je ne crois pas pouvoir contraindre ma chère épouse à me dire la vérité. En revanche elle a peut être le droit de me mentir.

  • 1. « la vérité n’est un devoir qu’envers ceux qui ont droit à la vérité »
    Le « droit à la vérité »… Késaco ? C’est comme le droit au travail, le droit au logement, le droit à l’enfant ? Et qui c’est qui dit qui c’est qui y a droit, à cette vérité ?

    Bref, passons à la question suivante.

    2. Si la liberté de conscience est à placer au-dessus de la vérité, s’agit-il vraiment du degré le plus élevé de notre humanité ? Ma réponse est : non. Le principe le plus élevé de notre humanité est : ne pas nuire.

    Voilà pourquoi quand ma femme me demande si la robe qu’elle vient d’acheter ne la boudine pas trop, je peux lui répondre, sans honte : « mais non, ma chérie ».

    Ce faisant, j’envoie bouler Kant – car ma réponse est un mensonge – et Rivalland – car j’ai contraint ma liberté d’expression – ………… pour ne pas nuire à ma femme !

    Accessoirement, et entre autres choses, ce principe permet aussi de sauver des Juifs pendant la guerre, et d’exercer honnêtement un boulot de toubib.

    • Monsieur Lapurée,
      La réponse à votre question 1 se trouve partiellement dans le texte (juste au-dessous de la citation). Et ne faites pas l’injure à Benjamin Constant de le prendre pour un naïf, même si votre remarque était évidemment tentante.
      Quant à votre femme, libre à vous de lui mentir en conscience, si vous ne la jugez pas capable ou pas prête à entendre la vérité. Quant à savoir si, ce faisant, vous ne lui avez pas nui, c’est une autre histoire…
      Enfin, vous avez le droit, aussi, de faire précéder un « monsieur » avant de m’interpeller par mon nom, même si ce n’est pas forcément un devoir. Une simple question de bienséance et de respect d’autrui. Cela fait partie de certains principes, que l’on peut appliquer peut-être indépendamment des circonstances.
      Cordialement.

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