La nouvelle stratégie américaine sur l’Iran

Donald Trump in Ottumwa Iowa By: Evan Guest - CC BY 2.0

Un entretien sur l’Iran face aux États-Unis avec Yves Bonnet, ancien directeur de la DST et écrivain.

Dans son allocution du vendredi 13 octobre prononcée depuis la Maison-Blanche, le président Donald Trump a refusé de certifier que l’Iran respecte les dispositions de l’accord sur le nucléaire du 14 juillet 2015, conclu avec les six puissances que sont les cinq membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU et l’Allemagne.

Le président américain qui aurait pu dénoncer purement et simplement un accord dont il considère qu’il permet à l’Iran de continuer de développer certains éléments de son arsenal nucléaire, adopte ainsi une attitude réfléchie, et laisse la porte ouverte à la discussion.

Il ne se contente pas de dénoncer l’attitude du régime iranien sur le programme nucléaire et balistique mais rappelle par ailleurs que ce régime qu’il qualifie de dictatorial et fanatique, réprime son peuple et il annonce sa décision de placer les Gardiens de la Révolution (les Pasdaran), sur la liste des sanctions du Trésor américain, pour leur soutien à plusieurs organisations terroristes dans le monde. Ce qui selon certains est une inscription sur une liste américaine d’entités terroristes.

Pour nous éclairer sur les enjeux de ce tournant de la politique américaine à l’égard de l’Iran, nous avons interrogé Yves Bonnet, ancien directeur de la DST sous François Mitterrand et auteur de plusieurs ouvrages de référence et études sur l’Iran, dont Nucléaire iranien, une hypocrisie internationale, Vevak au service des ayatollahs, Iran, l’oublié du printemps arabe et le Grand Complot : les services secrets iraniens ont-ils manipulé le gouvernement français ?

Pourquoi cette décision à cette date précise ?

Depuis l’entrée en vigueur en janvier 2016 de l’accord du 14 juillet 2015, et afin d’assurer le suivi de son application, le président américain est dans l’obligation de certifier chaque trimestre que l’Iran respecte sa signature.

Contrairement aux échéances précédentes, le président Trump a refusé sa certification, et placé ainsi le Congrès dans l’obligation de statuer sur la mise en place de nouvelles contraintes à la levée des sanctions.

Ce n’est pas, contrairement à certains commentaires tendancieux, une décision prise à la légère : le président américain se fonde sur les provocations que sont les tirs iraniens de missiles balistiques à longue portée, qu’interdit la résolution 2234 du Conseil de Sécurité.

Or ladite résolution officialise l’accord sur le nucléaire dont il faut rappeler qu’il ne constitue pas un document signé. Sans le dire, le président Trump tient compte également des informations rendues publiques par la Résistance iranienne sur les activités nucléaires illicites de l’Iran, menées sous la direction des Pasdaran dans des sites militaires rendus inaccessibles aux inspections de l’AIEA.

Je rappelle que toutes les révélations faites en leur temps par la résistance iranienne sur ce sujet ont été corroborées par la suite, alors que les services occidentaux et l’AIEA ne les avaient pas livrées.

La décision du président américain est-elle justifiée ?

En tous points. Pour les Américains, Téhéran ne respecte ni l’esprit ni la lettre de l’accord de 2015. Sur le nucléaire, nous venons de le voir. Quant au contexte de guerre civile et de lutte contre le terrorisme d’essence religieuse intégriste, l’Iran joue un rôle déstabilisateur dans l’ensemble du Moyen-Orient, alors qu’il s’est engagé à contribuer positivement à la paix et à la sécurité au niveau régional et international.

Le même corps des Pasdaran qui contrôle et anime la politique nucléaire du régime, a étendu ses activités belliqueuses en Irak et en Syrie par la présence physique de troupes encadrées sur le terrain, comme en témoignent les pertes en personnels enregistrées.

La France le sait, qui évoque l’attitude problématique de l’Iran dans la région. Or tout se passe comme si les grandes puissances détournaient le regard des activités séditieuses et militaires de Téhéran dans la péninsule arabique, au Levant et en Irak, du développement d’un programme balistique dont la finalité est forcément nucléaire, et des atteintes aux droits de l’Homme.

Les Européens veulent préserver un accord sur le nucléaire non respecté pour satisfaire leurs milieux d’affaires respectifs. Or ce qui importe, c’est de mettre un terme aux entreprises multiformes des Pasdaran et dans les meilleurs délais : le temps travaille contre nous.

Quelles sont les activités nucléaires qui fâchent ?

Les signataires de l’accord ignorent deux choses : l’Iran n’a jamais tenu sa parole dans le passé sur le nucléaire, comme chacun le sait ; il poursuit ses activités clandestines dans des installations militaires auxquelles les inspecteurs de l’AIEA n’ont pas accès. Le constat est d’autant plus consternant que la Résistance iranienne parvient, par ses propres réseaux et moyens, à recueillir des informations toujours corroborées par la suite. Il n’est pas un seul exemple d’une information fausse donnée par le CNRI. Que faut-il de plus ?

Dans cet ordre d’idées, le SPND, organisme impliqué dans le programme de nucléarisation de l’armée, a été cité par le CNRI en avril dernier comme travaillant sur le site de Tarhé chiche, situé au sein de la base militaire de Parchine.

Il ne faut pas exclure que le régime ait donné le change en respectant certaines dispositions de l’accord de 2015, tout en sauvegardant l’essentiel qui est et reste la disposition de l’arme nucléaire. Avec la collaboration plus que probable de la Corée du Nord.

Quelles peuvent être les conséquences de la décision du président Trump faisant intervenir le Trésor américain ?

Cette décision est lourde de conséquences pour qui connaît l’efficacité du contrôle qu’exerce le Trésor américain sur l’économie mondiale. L’ordonnance présidentielle n° 13224 qui établit une liste des organisations terroristes mondiales, SDGT ou Special Designated Global Terrorists est certes différente de la liste similaire arrêtée par le département d’État, le FTO ou Foreign Terrorist Organizations, mais elle s’avère très contraignante pour les entreprises qui voudraient traiter avec l’Iran.

En particulier, les ingérences iraniennes en Syrie, en Irak, au Liban ou au Yemen, seront sérieusement entravées par cette décision. L’expansion iranienne au Proche-Orient va s’en trouver freinée sinon interdite.

Or, depuis sa création, l’État islamique iranien a posé comme un de ses objectifs majeurs l’exportation de la révolution. Stratégique et tactique, cette fin assignée au khomeynisme conduit à un califat, comparable aux tentatives d’Al Qaida et de Daech, qu’il a d’ailleurs favorisées.

Les Pasdaran qui contrôlent l’économie du pays et tiennent la moitié du PIB, sont ainsi victimes de leur toute puissance. Car qui voudra et/ou pourra commercer avec eux ? Souvenons-nous de cette réflexion de Pierre Fabiani, ancien patron de Total en Iran, qui écrivait dans Le Monde en mars 2016 : Les Américains ne se laisseront jamais faire. Je recommande à toutes nos entreprises de vérifier si leurs partenaires éventuels sont liés aux gardiens et, si c’est le cas, de laisser tomber.

Quelle a été la réaction des opposants iraniens à la décision du président Trump ?

Elle est évidemment très favorable. Maryam Radjavi, la présidente du CNRI, a salué la nouvelle politique visant à condamner les violations flagrantes des droits de l’Homme en Iran et à priver les pasdaran des moyens de financer leurs entreprises criminelles.

Pour l’opposition iranienne, qui sort d’une longue période de lutte pour faire reconnaître son aspiration légitime à la reconnaissance internationale et abroger les décisions ineptes de son inscription sur la liste des organisations terroristes internationales, c’est plus qu’une éclaircie, c’est l’engagement d’une phase de reconquête de sa légitimité populaire, de son caractère démocratique et de son engagement en faveur des aspirations profondes du peuple iranien.

Il est temps désormais de reconnaître officiellement la Résistance iranienne, et de lui conférer un statut qui lui permette de mieux encore se faire entendre de la communauté internationale.

Un entretien réalisé avec le concours de The Media Express