Geek philosophie : la philo des passionnés de technologie

Le geek, c’est peut-être vous, amateur de nouvelles technologies et de mondes imaginaires.

Par Farid Gueham.
Un article de Trop Libre

La popularisation du terme geek, récemment acquise, est marquée par des événements ou des déclarations relativement récentes, à l’image de ces vocables qui apparaissent de façon relativement inattendue et imprévisible et qui deviennent en très peu de temps familiers de plusieurs milliers de personnes.

On se souvient de la déclaration de François Fillon affirmant « je suis un vrai geek »sur le ton d’une confession à peine avouable. Une déclaration qui a suscité des réactions variées : de la moquerie de ceux qui se considéraient alors comme d’authentiques geeks, à la curiosité de ceux qui étaient peu accoutumés de ce vocable nouveau.

Dans la définition de l’Oxford American Dictionnary, le terme geek dérive du mot allemand gek, qui désignait une sorte de fou, trouvant des équivalents proches en néerlandais où il désigne une folie légère peu dangereuse pour la société. Asocialité, bizarrerie plus proche de l’espièglerie que de la folie furieuse.

Des traits de caractères toujours fidèles à l’image que l’on peut se faire du geek. Quant au geek, il serait en quelque sorte un geek qui a bien tourné, par opposition au cousin maudit, le hacker. Le geek est donc aujourd’hui le fou passionné de nouvelles technologies.

Mais le concept de geek est plus complexe et Vincent Billard, auteur de l’ouvrage et professeur de philosophie, entend aller plus loin. « Définir quels sont les symptômes de cette affection, nous permettra en même temps d’introduire une dimension essentielle du terme geek qui n’est pas apparue jusqu’à présent ». Trouver l’essence du geek, c’est saisir par quoi il se manifeste, la fascination naïve qui l’émeut.

Nostalgie de la vie pré-numérique

Dans des proportions différentes, nous sommes tous devenus geeks car l’invasion des technologies contemporaines transforme en profondeur notre quotidien et l’interprétation que nous pouvons faire de la vie, d’une rencontre ou d’une relation amoureuse.

« Il viendra certainement un temps, pas si lointain, où nous regretterons avec mélancolie le temps des amours pré-numériques. Ce temps béni et perdu où les tragédies amoureuses pouvaient se nouer, parce que l’aimée (comme dans le fameux roman de Pagnol, Manon des sources), n’avait pas reçu la lettre si importante envoyée de l’étranger », rappelle Vincent Billard.

Un débat qui dépasse largement les frontières des jeux vidéos, un terrain qui s’étend bien au-delà des apparences, même si notre fréquentation des espaces virtuels ouvre la voie d’une réflexion plus profonde : que faisons-nous de notre propre personnalité et des limites que nous lui assignons dans ces nouveaux mondes ?

L’être et le geek : l’époque de la technique

Tout comme notre connaissance et notre compréhension du concept de geek, impossible de saisir notre époque sans en comprendre l’essence et la nature profonde. Dans « l’époque de la technique », le philosophe Jean Vioulac tente de cerner dans le sillage d’Heidegger en quoi consiste la technique moderne en tant que phénomène central de la modernité. « Et ce qui s’est passé, c’est un véritable renversement : tandis que la technique ancienne, celle qui a toujours accompagné l’homme, donnait à celui-ci des outils qui étaient le prolongement de sa main et lui permettaient de saisir le réel environnant, la technique moderne, par son développement démesuré, a inversé le rapport d’outil, et c’est l’homme lui-même qui en est venu à être son outil, l’outil bien imprudent et dépassé du développement écrasant de la technologie ». 

L’artisan et le paysan d’autrefois savaient faire, lorsque l’homme moderne se retrouve dépassé par sa propre créature : la technique moderne. Image forte et symbolique du refus sinon de la méfiance d’Heidegger pour la technologie, le refus de notes tapées à la machine à écrire à l’occasion de son cours sur Parménide à l’hiver 1942.

Selon lui, « seule l’écriture à la main peut véritablement permettre à la pensée de s’écrire, à son rythme propre, tandis que l’homme se voit dessaisi de sa pensée par le rythme mécanique imposé par la machine à écrire ». Autant de critiques directement transposables aux geeks, qui rendent difficile le fait d’aimer la technologie avec entrain et enthousiasme.

L’émergence de la conscience et la singularité

Les geeks ne possèdent pas de religion propre, mais ils se sont constitués une foi, dont le récit et la liturgie s’ancrent dans un genre : la science-fiction. Pour l’auteur, cet univers « a-religion » est l’occasion pour le geek de faire de la philosophie, de s’interroger et pourquoi pas de s’indigner et de s’insurger, comme dans la fiction « I Robot », ou des êtres technologiques complexes se soulèvent pour défendre leur statut de personne.

Sens de la vie, assisté par ordinateur

Et si le rêve ultime du geek serait de confier à la technologie le sens ultime de sa vie ? Une sorte de SAO « Sens de la vie, assisté par ordinateur », qui nous aiderait à prendre nos décisions de manière rationnelle et automatisée.

La désignation du futur ne devrait-elle pas d’ailleurs, elle aussi, être déterminée entièrement par la technologie ? « Le vieux fantasme philosophique du démon de Laplace (un être capable de prévoir tout le futur de l’univers à partir de son passé) rejoint ici le rêve du geek », comme le suggère l’auteur.

Et ne peut-on pas envisager à l’avenir que la philosophie elle-même soit indexée à la technologie ? Des logiciels de raisonnement automatisés pourraient être vendus avec les ouvrages pour appuyer les arguments.

Dans son ouvrage Pour un humanisme numérique, Milad Doueihi s’attarde sur ce phénomène proche des découvertes de la renaissance, un mouvement philosophique et intellectuel, un nouvel humanisme : « le numérique, lui-même quête d’absolu et de totalité dans ses effets sur les hommes, leurs sociétés, leurs comportements et leurs valeurs, rassemble les composantes internes de la technique dans son état actuel, représenté par les plateformes comme par l’imaginaire de la technique, tout en permettant des usages modulables souvent façonnés par des spécificités locales et qui sont de nature culturelle. C’est en partie cette double condition qui donne lieu à ce « quatrième humanisme » que nous avons choisi de nommer « humanisme numérique ». Et dans cette perspective, les geeks seront les éclaireurs, dans un monde moins divisé d’avec lui-même, en plein accord avec sa dimension technologique et idéaliste.

Pour aller plus loin :

–      « Vincent Billard : Geek Philosophie : philosophie des passionnées de technologie et de mondes imaginaires », Actu-philosophia.com

–      « Ce que pensent les geeks », Slate.fr

–      « Le geek, un fou… ou un héros ? », RSLNmag.fr

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