Les Saoudiennes pourront bientôt conduire, mais encore ?

Expert en comm’, l’Arabie Saoudite ne l’est cependant pas assez pour faire oublier que sur son sol, les droits d’association et d’organisation n’existent pas, la liberté de la presse, le pluralisme politique, la liberté d’expression et de croyance pas davantage.

Par Jean Radet.
Le roi Salman d’Arabie saoudite vient de signer un décret autorisant les Saoudiennes à conduire. Elles étaient, jusqu’alors, les seules femmes au monde à ne pas avoir le droit de prendre le volant.
Cette décision, si elle a été suivie d’un concert de réactions exaltées de la part des premières concernées, ne doit pourtant pas faire oublier qu’en Arabie saoudite, les femmes évoluent toujours sous le contrôle de leur tuteur (le Mahram), qu’il s’agisse de leur père, de leur mari, d’un frère ou même d’un fils ; pas faire oublier, non plus, à quel sort sont promis minorités et opposants politiques dans ce pays où le concept de libertés civiles demeure abstrait.
 

Droits des femmes : l’Arabie saoudite passe-t-elle vraiment la seconde ?

 
Début mai 2017, le monde apprenait avec stupeur que Riyad venait de décrocher son ticket pour siéger, en tant que membre à part entière, à la Commission de la condition de la femme des Nations unies (de 2018 à 2022).
En compagnie des 45 autres États membres, l’Arabie saoudite sera chargée de veiller à promouvoir l’égalité des sexes. Difficile de faire plus ironique, comme le déplorait dans la foulée Hillel Neuer, directeur général de l’ONG de défense des droits de l’Homme United Nations Watch :
Chaque femme saoudienne doit avoir un tuteur masculin qui prend toutes les décisions importantes en son nom contrôlant la vie d’une femme depuis sa naissance jusqu’à sa mort. Élire l’Arabie saoudite à la protection des droits des femmes, c’est comme nommer un pyromane chef des pompiers.
 
Partisan d’un islam rigoriste, le pays du roi Salman, qui applique la Charia, essaie pourtant de ripoliner son image. Sous l’influence du prince héritier Mohamed Ben Salman, aka MBS, Riyad s’est en effet lancée dans un plan de réformes baptisé « Vision 2030 ».

Communication à destination de ses partenaires

But assumé : rompre l’extrême dépendance de l’Arabie saoudite à l’or noir, en diversifiant son économie. Chantier préalable : donner le change aux partenaires étrangers, en tentant de les convaincre qu’en terre d’Arabie, l’emprise du religieux sur le politique se desserre peu à peu.
 
Emmenée par Mohamed Ben Salman, la dynastie des Saoud ne ménage pas ses efforts pour renvoyer l’image d’un pays en plein aggiornamento. Efforts de communication, surtout. La moindre avancée sur le plan des libertés civiles donne lieu à un battage médiatique des médias locaux, savamment orchestré par les services de presse du palais d’Al-Yamamah, repris en chœur par les télévisions et journaux du monde entier.
 
Ainsi du décret royal levant, en mai dernier, certaines règles obligeant les femmes à passer par leurs tuteurs pour toute démarche administrative. Les Saoudiennes peuvent désormais accéder aux services publics (santé, éducation…) sans autorisation préalable de leurs chaperons.

Liberté conditionnelle pour les femmes

À moins, et la précision est de taille, qu’ « il y ait une justification légale pour cette demande », en vertu de la loi islamique. Autrement dit, les femmes sont libres, à moins qu’au nom de la charia les hommes décident au cas par cas du contraire. Une nuance qui n’aura pas empêché les journalistes du monde entier de se féliciter de cette « avancée décisive ».
 
La levée de l’interdiction faite aux femmes de conduire participe de la même stratégie. En biffant des textes de loi un archaïsme, Riyad s’offre à peu de frais l’image d’un pays si ce n’est progressiste, du moins porté vers le progrès ; Mohamed Ben Salman celle d’un homme moderne, faisant sauter un à un les verrous posés par les religieux sur la société saoudienne.
En marge de ces mesures tape-à-l’oeil, pourtant, les Saoudiennes sont toujours entravées par le système de tutelle, qu’elles doivent observer si elles souhaitent travailler, voyager, se marier, etc.
Elles sont toujours, quel que soit leur âge, considérées comme des mineures par la loi. Elles n’ont toujours pas le droit de sortir sans être couvertes quasi-intégralement par un Habaya.

Minorités et opposants opprimés

 
Difficile, enfin, de ne pas relever l’opportunisme du décret royal, alors qu’une récente vague d’arrestations d’opposants au régime est venue écorner l’image d’un Mohamed Ben Salman libéral. Mi-septembre, l’intellectuel Salman Al-Awda, défenseur des libertés publiques et individuelles, était en effet écroué sans autre forme de procès. Une vingtaine de dignitaires religieux, écrivains, artistes, journalistes, universitaires et militants lui avaient emboité le pas.
 
Si la liberté d’expression n’est pas le fort de l’Arabie saoudite, le respect des minorités ne semble pas l’être davantage. La minorité religieuse chiite (le pays est à majorité sunnite) fait ainsi régulièrement l’objet de discriminations, quand elle n’est pas prise pour cible de façon violente. Un contraste entre les paroles et les actes que souligne Sarah Leah Whitson, directrice Moyen-Orient et Afrique du Nord chez Human Rights Watch : 
L’Arabie saoudite promeut sans relâche depuis plusieurs années l’idée qu’elle s’est engagée sur la voie de la réforme, mais elle permet à des ecclésiastiques affiliés au gouvernement et aux auteurs de manuels scolaires de diaboliser ouvertement les minorités religieuses comme les chiites. Ces discours de haine s’inscrivent dans le prolongement de la discrimination systématique exercée à l’encontre des membres de la minorité chiite et – dans le pire des cas – sont employés par des organisations violentes qui les attaquent. 
 
Expert en comm’, le régime des Saoud ne l’est cependant pas assez pour faire oublier que sur son sol, les droits d’association et d’organisation n’existent pas, la liberté de la presse, le pluralisme politique, la liberté d’expression et de croyance pas davantage. Maitre-truqueur, il n’est cependant pas assez bon illusionniste pour dissimuler les 154 personnes qu’il a exécutées en 2016.