Référendum kurde : pour le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes

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La volonté des Kurdes d’Irak de réaliser un référendum pour leur indépendance et donc la sécession d’avec l’Irak, est critiquée dans le monde en quasi-totalité.

Par Gilles D. Della Guardia.

La détermination kurde s’explique par la longue suite de dénis imposés aux Kurdes par leurs maîtres successifs, notamment quant à leur autonomie, ainsi que pour le partage des richesses au sein de l’État intégrateur. Maintenant qu’ils ont les moyens financiers de leur pétrole, les armes acquises à l’occasion des conflits, leur territoire bien tenu par leur armée et une légitimité de vainqueur contre l’EI, les Kurdes irakiens ne vont pas laisser passer leur moment historique.

Une réticence générale envers l’indépendance kurde

À Bagdad l’opposition du gouvernement irakien, normale, se comprend très bien, celui-ci, dominé par la majorité chiite, n’ayant réussi avec sa minorité sunnite qu’à pousser celle-ci à créer l’EI. Pareil avec Ankara dont près de la moitié du territoire est kurde et qui s’efforce de bloquer l’installation sur sa frontière sud d’un Kurdistan syrien…

Car enfin, c’est bien beau de conquérir les autres ; mais ensuite, cette domination ne peut devenir légitime et pacifiée que si l’on parvient à se faire apprécier, puis aimer des vaincus ; comme y étaient parvenus les Romains dans leur empire (la Pax romana), puis les Normands en Angleterre, et plus tard les Français en Bretagne, en Bourgogne et en Lorraine ; et les Prussiens qui en deux générations ont réussi l’intégration allemande que les rois de France étaient arrivés à repousser pendant des siècles et des siècles. Des adhésions à ces niveaux, les Turcs ottomans, ni les Arabes, n’en ont jamais obtenu sur les populations conquises, sauf, peut-être, au lointain Maroc.

Quant au reste du concert des nations, il est très difficile de comprendre sa réticence face à l’ambition nationale kurde : ambition légitime et moralement respectable. Alors, il est surréaliste de continuer, pour la réflexion actuelle sur le futur du Moyen-Orient, à ressasser les accords du début du XXème siècle, tellement ont radicalement changé tous les paramètres du sujet. Tous.

Sauf qu’il y a ce dogme du caractère intangible des frontières existantes que l’ONU et les diplomaties les plus influentes s’obstinent à imposer urbi et orbi comme la quintessence de la sagesse en politique internationale ; alors qu’il n’est qu’une manipulation au service des dirigeants au pouvoir d’abord soucieux de protéger leurs intérêts et de ceux qui les soutiennent, généralement très minoritaires démocratiquement.

Un seul soutien au Kurdistan : Israël

Bref, à ce stade, le référendum au Kurdistan irakien n’est approuvé que par le seul Israël : soutien parfaitement cohérent avec sa politique pro-kurde déjà ancienne, notamment depuis l’expulsion par les mollahs des juifs d’Iran.

Soutien orienté contre l’Iran, dira-t-on ? Et pourquoi pas ? En effet, entouré d’une Turquie en pleine dérive dictatoriale et dont, de surcroît, l’arrimage occidental paraît chaque jour plus fragile, d’un royaume saoudien wahhabite à vocation de devenir l’homme malade du Moyen Orient, d’une Égypte dont l’excellente diplomatie ne parvient pas à se hausser au-dessus des tactiques du quotidien, sans parler de la Russie en embuscade, comment ne pas voir de façon optimiste l’avènement dans la région d’un nouveau pays non arabe, doté d’un minimum de tolérance en matière religieuse et qui sache se battre pour son existence et ses intérêts ?

L’Iran est un grand pays, qui doit être bienvenu dans l’arène internationale ; mais à l’évidence un Kurdistan fort serait un très utile contrepoids régional aux poids-lourds à proximité : à l’Iran, comme à la Turquie, comme à l’Arabie et aussi moins vulnérable aux influences russes que le très faible état syrien qui va résulter des guerres en cours.

Les enjeux sont importants, pétroliers certes, mais aussi pour l’accès à l’eau et aux voies de communication terrestres, non seulement est-ouest (avec la Chine qui pousse…), mais aussi nord-sud (c’est le sens profond de l’implication russe).

L’honnête homme devrait soutenir donc l’ambition nationale kurde : au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes qui est un principe.

Et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ?

Sur le plan global et historique, cette question d’une application générale du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes est immense, car bien présente concrètement sur tous les continents.

Les innombrables situations ubuesques issues de la décolonisation, particulièrement en Afrique, mériteraient un ouvrage en plusieurs tomes. Mais pas seulement comme le prouvent hélas les conflits du Chili avec le Pérou et la Bolivie ou le cas du Tibet, et de tant d’autres.

En Amérique, plus d’un siècle après la terrible guerre de sécession, la fracture entre Nord et Sud est toujours là et en dépit d’un esprit patriote américain exacerbé pour la bonne cause de l’unité.

Et en termes de perspective historique, l’exemple des injustices toujours infligées au peuple Ibo par le gouvernement fédéral du Nigeria des dizaines d’années après la guerre du Biafra, prouve combien il est sans espoir et contre-productif d’imposer à un peuple de continuer à subir la domination d’un autre.

Sans véritable liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes, qui serait véritablement appliquée de partout et à chacun, on ne voit pas comment mettre en cohérence stable et pérenne les attentes des individus et des peuples qui les regroupent socialement : il y a d’un côté la force des libertés individuelles promues auprès de l’électorat par des autorités politiques forcées à la fuite en avant ; et d’autre part, il y a la réalité du fonctionnement d’un monde d’États-nations régi par les rapports de forces, et qui va le demeurer longtemps, encore bien éloigné du gouvernement mondial. Lequel n’est peut-être finalement, hélas, qu’une utopie.

Il devrait y avoir équivalence entre les droits offerts à la personne à son niveau individuel et ceux garantis à son peuple collectivement : c’est le prix à accepter pour la globalisation.

Sinon, les échappatoires actuellement constatées, terrorisme, émigration de masse… vont non seulement croître et embellir, si l’on peut dire, mais aussi gagner en bien-fondé politique et moral.

L’ONU, doit donc faire, avec courage, son aggiornamento en en finissant avec ce dogme du caractère intangible des frontières existantes.

Principe de progrès à l’origine, tant qu’on pouvait croire en la « sagesse des nations », la globalisation a fait cette règle de plus en plus anachronique, jusqu’à la rendre aujourd’hui insupportable à toutes les personnes concernées qui sont de mieux en mieux connectées.

Certes, pas sûr qu’une majorité sur ce sujet soit très aisément mobilisable aux Nations-Unies. Le contraire est même probable. Mais les progrès, on le sait, sont généralement plutôt introduits par des minorités agissantes.

Enfin, ne refusons pas de voir que tout se tient : pour conclure sur les préoccupations actuelles vis-à-vis des migrations, réalisons bien qu’aucune fixation stratégique des populations déshéritées sur leurs territoires historiques n’interviendra de manière permanente sans État de droit fonctionnant dans des pays homogènes et libres, susceptibles d’attirer l’investissement étranger grâce à leur stabilité et à l’efficacité des efforts d’aide au développement à l’œuvre : l’exemple du Rwanda, que l’on n’aime pas en France, est pourtant cas d’école.

Sinon,  poursuivons les multiples et gigantesques gabegies actuelles,  tout en sifflotant « Je ne le verrai pas, après moi, le déluge ».