Joseph Henrotin : « tant que l’on passe à côté de la nature politique du terrorisme, on ne pourra pas y répondre efficacement »

Entretien avec le spécialiste de la défense Joseph Henrotin sur la réponse que nos sociétés peuvent apporter au terrorisme.

Joseph Henrotin est chargé de recherche à l’Institut de Stratégie Comparée et rédacteur en chef de Défense & Sécurité Internationale.

Interview menée par Frédéric Mas.

Les explications ne manquent pas pour comprendre le terrorisme. Seulement, à écouter certains médias, les motivations idéologiques des acteurs passent au second plan. N’y a-t-il pas une tendance à vouloir dépolitiser et décontextualiser le terrorisme ? Le réduire à des actes isolés ou de déséquilibrés n’est-il pas un moyen parmi tant d’autres de ne pas le comprendre pour ce qu’il est ?

Si des actes de déséquilibrés n’avaient pas été interprétés comme terroristes il y a quelques années ils le sont maintenant du fait du contexte, vous avez raison. La dynamique propre de nos sociétés, comme d’une partie des médias, tend à nous focaliser sur l’événement au détriment de ses conditions de production. Le résultat est évidemment que l’on passe à côté de la complexité du phénomène ; et ce jusque dans la communication gouvernementale. À de nombreuses reprises ces dernières années – toutes tendances politiques confondues, donc – l’ennemi désigné est le terrorisme, ciblant ainsi la forme plutôt que le fond.

Or, ce n’est qu’un mode d’action parmi d’autres. Il y a, ici, le résultat d’un manque de culture sur les questions stratégiques – ses raisons sont diverses, je n’approfondirai pas – qui aboutit à faire du terrorisme un anathème, une sorte d’insulte. Mais dans ce que l’on qualifie de guerre irrégulière, le terrorisme n’est bien qu’un mode d’action parmi d’autres (essentiellement la guérilla, l’insurrection et la guerre des partisans). La leçon portée aussi bien par l’État Islamique que par les Tigres Tamouls au Sri Lanka – qui ne sont absolument pas jihadistes et ont pourtant eu, un temps, le taux de succès le plus important de leurs attentats-suicides – est que dès qu’un groupe a les moyens de monter militairement en gamme, il le fait. Dès que l’EI a eu les moyens de disposer de blindés, il les a utilisés ; dès que les Tigres Tamouls ont eu les moyens de se doter d’une marine, ils l’on fait. Et dès que ces groupes ont été militairement affaiblis, ils sont repassés sur une logique de terrorisme. On est, en fait, typiquement dans la recherche d’une économie des forces, gage d’efficience.

Voilà pour la mécanique du terrorisme. Ses motivations, de Gavrilo Princip et des anarchistes russes à l’EI, restent de nature politique. Historiquement, le terrorisme a été utilisé par des groupes aux motivations politiques très diverses : anarchiste, d’extrême-droite, d’extrême-gauche, écologiste, sans compter toutes les gammes du nationalisme – irrédentismes et indépendantismes compris. Qu’il s’agisse du jihadisme d’al Qaïda ou de l’EI, des Naxalites indiens ou des anarchistes grecs, il s’agit d’imposer 1) un groupe de règles normatives ; 2) à une population donnée ; 3) sur un territoire. Nous sommes donc en plein dans la définition du politique et que le jihadisme veuille appliquer ce qu’il pense être les règles de l’islam n’y change rien : il s’agit bien de chercher à gouverner.

Comment lier le terrorisme ici à la stratégie politique et militaire globale de l’État islamique ? Serait-ce une tactique de repli « sur un autre front » après les différents revers militaires subis sur le terrain au Proche Orient ?

Il y a de cela, mais pas uniquement. Si le berceau de l’EI est au Levant, nombre de groupes lui ont fait allégeance, en Afrique, aux Philippines ou encore en Afghanistan. Sa stratégie est « glocale », hybridant plusieurs modes d’actions. Dans certaines zones, ils sont quasi-réguliers – avec l’usage d’unités constituées disposant d’appuis et parfois de blindés, comme le ferait une armée classique. Dans d’autres zones, ils mènent un combat de guérilla. Ailleurs encore – là où leur empreinte géographique est faible – ils vont frapper des civils au moyen du terrorisme, de Bagdad à Paris. On a bien affaire à un objet stratégique au sens où il est la concrétisation d’un projet politique luttant pour s’imposer ; mais aussi d’une rationalité de recherche d’efficience au vu des contraintes qui lui sont opposées. Autrement dit, le fait de s’arrêter de le frapper au Moyen Orient n’impliquera pas qu’il ne frappera plus ici. Le problème est bien ce que nous sommes – soit dysfonctionnels au vu de son projet – et pas ce que nous faisons.

Que faire pour combattre le terrorisme ? L’état d’urgence en France est-il une réponse adaptée face à la volatilité d’une telle menace ?

Dès lors que l’on passe à côté de la nature politique du phénomène, on a le plus grand mal à apporter des réponses efficaces. On continue ainsi à traiter la question comme on le ferait de la criminalité, en multipliant les lois mais en ne se posant pas les bonnes questions et en oubliant que les logiques de guerre sont porteuses d’incertitude… alors que nous nous entêtons à promettre la certitude de la sécurité. Je ne suis pas juriste et je me garderai donc bien de m’exprimer sur le fond de l’état d’urgence ; par contre, je pense qu’il est utile aux gens sur le terrain pour compenser leur sous-effectif, en leur donnant du temps et la possibilité de court-circuiter des procédures bureaucratiques. Le déni de la nature politique de la menace aboutit à ce qu’elle soit traitée dans une logique de droit commun, où un cas se résout après l’autre. Mais le jihadisme est une menace persistante : tant qu’un combattant ne s’avoue pas vaincu, il continue et sera rejoint par d’autres.

On aboutit ainsi à des séquentialités très particulières, où chaque attentat débouche sur une nouvelle mesure. Il n’y a ainsi toujours pas un équivalent, en matière de sécurité intérieure, du CPCO (Centre de Planification et de Conduite des Opérations) pour les armées1. La dissonance entre un traitement de droit commun et la perception que l’on a affaire à quelque chose d’autre explique les paniques politiques que l’on a connues en France ou en Belgique, avec des mesures politiquement très visibles mais concrètement peu efficaces. C’est le cas du déploiement de soldats en rue, critiqué à juste raison pour son inefficacité à plusieurs niveaux ; ou encore le lock down de Bruxelles, fin 2015. C’est évidemment prolonger les effets du jihadisme en mettant les sociétés sous pression de manière inutile.

Déployer les soldats dans les rues, c’est prolonger les effets du jihadisme en mettant les sociétés sous pression de manière inutile.

Que faire alors ? Personne n’a de martingale, mais on peut sans doute dessiner trois pistes. D’abord interroger notre capacité à faire des États européens des modèles qui font rêver : le jihadisme propose une vision du monde, mais que lui opposons-nous ? Ensuite, nous ne sommes sans doute pas au paroxysme idéologique du jihadisme, de sorte qu’il est urgent de reconstituer le potentiel des forces, épuisées par la multiplication des engagements, et donc d’arrêter leur déploiement permanent en rue. Leur remontée en puissance est également nécessaire : aussi paradoxal que cela puisse paraître, depuis le 11 septembre 2001, en France ou en Belgique, les budgets et les effectifs des forces militaires et de police n’ont fait que baisser. En Belgique, la capacité d’analyse des services de renseignement a même été… pratiquement liquidée. Remonter en puissance n’est pas un objectif en soi, mais il permettra de combattre aussi bien à l’extérieur que de disposer de logiques plus pertinentes à l’intérieur, de type quick reaction force.

Enfin, il parait également nécessaire d’appliquer ce qu’implique la résilience, intégrée aux Livres blancs sur la défense depuis 2008, mais d’une manière assez bancale, en la confondant avec d’autres aspects comme la protection des infrastructures critiques ou la continuité gouvernementale. L’évolution de nos sociétés a dépossédé, en quelque sorte, le citoyen de sa sécurité. L’État, face à un mode d’action tel que le jihadisme, ne peut évidemment pas garantir une « sécurité ISO-9001 ». Depuis les attaques de 2015, les choses commencent à bouger : les gens se forment aux premiers secours, réapprennent les vertus des numéros d’urgence, etc. Il y a un potentiel sécuritaire très fort dans les réactions des citoyens aux attaques, qu’il faut apprendre à canaliser et à utiliser2.

Il y a aussi un aspect informationnel extrêmement important, mais qui ne dépend pas de l’État. Ce que dit la littérature est que les résiliences sont affaiblies, non pas par la puissance de feu, mais par les chocs découlant de la surprise : c’est ce qui explique que les Londoniens de 1917 aient été nettement moins flegmatiques qu’en 1940. La différence entre la panique de 1917 et ses réelles conséquences économiques et la placidité de 1940 sous le Blitz est l’information : dans l’entre-deux guerres, les débats sur la nature de ce qui était alors « le futur de la guerre » étaient nombreux, approfondis, bien informés et menés par des personnes auxquelles les citoyens affectaient un haut degré de confiance. En somme, à peu près l’inverse de la situation actuelle, où les événements sont martelés mais pas remis en perspective ; sans même compter des systèmes d’alerte nettement moins efficaces que ceux utilisés en 1940.

 

  1. Voir notamment Yves Trotignon (interview), Réformer le contre-terrorisme français ? 
  2. Sur le concept de résilience : Joseph Henrotin, Résilience ou comment lutter contre le terrorisme, Histoire & Stratégie, n°20, décembre 2014-février 2015 http://www.institut-strategie.fr/H&S20.pdf