L’égalité, ce dieu absolu de la pensée contemporaine

Un entretien avec Drieu Godefridi sur son engagement pour la liberté en tant que philosophe et la civilisation du socialisme.

Contrepoints : Bonjour Drieu Godefridi. Vous êtes probablement le seul philosophe, sur la scène intellectuelle belge francophone, à vous définir comme de droite. Pouvez-vous nous expliquer comme une telle chose est possible ?

Drieu Godefridi : Permettez-moi de commencer par rappeler la relativité de ces classifications de droite, de gauche. Je ne suis « de droite » que parce que les autres sont de gauche ! Dit autrement, la singularité de mon positionnement n’est que le reflet de la généralisation de l’engagement des intellectuels contemporains à gauche.

Comment expliquer que la plupart des intellectuels sont de gauche ?

C’est un fait que relevait déjà Friedrich Engels dans l’Idéologie allemande : les idées de gauche dominent la presse et l’université. C’est d’autant plus vrai avec la massification de l’enseignement universitaire et maintenant que des facultés de journalisme ont été créées : rares sont les consciences à n’être pas passées par les mains expertes de nos universitaires !

Le motif de cette domination des idées de gauche réside partiellement, de nos jours, dans la dépendance de la presse et de l’université à l’argent public. Dans des pays comme la Belgique francophone ou la France, la plupart des journaux et magazines traditionnels mettent la clef sous la porte si on leur enlève la subvention directe de l’État. Idem de nos universités.

Cette dépendance à l’argent public incite naturellement à envisager avec sympathie les idéologies qui la valident, tel le socialisme.

Quand vous parlez de domination de la presse et de l’université par la gauche, avez-vous des chiffres ?

On ne va pas assommer nos lecteurs de chiffres, alors je n’en produirai que deux. 7% des journalistes américains de la presse traditionnelle se définissent comme Républicains. 80% des professeurs et associés de l’université d’Oxford se définissent comme de gauche.

La domination de la presse et de l’université par les idées de gauche est écrasante et sans partage.

« La domination de la presse et de l’université par les idées de gauche est écrasante »

Donc vous n’êtes de droite que par réaction à cet état de fait ?

Nullement. Je suis de droite parce que je soutiens, de façon rationnelle, des idées et idéaux qui sont la plupart du temps aux antipodes de cette parole dominante, ou doxa. Je ne suis pas de droite pour me singulariser. Je suis de droite parce que, par mes travaux, j’en suis arrivé à la conclusion que la plupart des idées et théories qui composent cette doxa sont tout simplement fausses, et le sont souvent de façon grossière.

Un exemple ?

Comme je le montre dans un ouvrage à paraître à la rentrée, le socialisme se ramène partout et toujours à une valeur, qui est l’égalité matérielle, dans le sens de l’égalité des biens matériels.

Soit l’idée que toutes choses étant égales par ailleurs, une société plus égalitaire dans le partage des biens est meilleure, plus juste qu’une société moins égalitaire dans le partage des biens. Cette idée, cette valeur, est le soleil, le dieu absolu de la pensée contemporaine.

À telle enseigne que la plupart des théories philosophiques, politiques et leurs infinies variations médiatiques en sont profondément imprégnées, la plupart du temps sur le ton de l’évidence.

J’entends par là que l’égalité comme valeur est considérée comme allant de soi, elle n’est pas « problématisée ». Je montre dans cet ouvrage qu’un auteur prétendûment « libéral » comme John Rawls est en réalité profondément socialiste, et au sens strict, en cela que la valeur qui fonde sa théorie est l’égalité matérielle, et qu’il est prêt à tout lui sacrifier, y compris par un régime communiste de propriété publique des moyens de production !

Croquignolet, de la part d’un auteur libéral, n’est-ce pas ? La plupart des écoles et théories soi-disant divergentes de l’université contemporaine ne sont le plus souvent que des variations sur le thème du socialisme, assumé ou non.

« L’égalité est le dieu absolu de la pensée contemporaine. »

Même si l’on vous concède cette domination, en quoi ces idées seraient-elles fausses ?

Le socialisme est aussi ancien que la pulsion confiscatoire, soit l’idée de prendre à ceux qui ont pour donner à ceux qui n’ont pas. On retrouve cette pulsion dans la plus haute antiquité, par exemple à l’époque de Solon.

Comme ce grand législateur athénien donnait à son peuple l’égalité en droit, des factions exigèrent l’égalité des biens — qui leur fut refusée. Ceci pour vous montrer que la pulsion qui fonde le socialisme naît virtuellement avec notre civilisation.

Mais c’est probablement Rousseau qui dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755) fonde, annonce, se fait le précurseur du socialisme moderne.

Dans ce texte tellement confus qu’on se demande comment il a pu exercer une telle influence — Marx et Engels le citent avec éloges — Rousseau estime que c’est le droit, plus particulièrement l’institution de la propriété privée, qui fait naître l’inégalité parmi les hommes.

N’est-ce pas le cas ? N’est-ce pas la propriété privée qui fonde l’inégalité parmi les hommes ?

En aucune façon. L’inégalité est dans la nature. Tel est grand, tel est petit ; tel est fort, tel est faible ; tel est doué pour ceci, tel autre pour cela. Il n’existe aucun point de vue selon lequel on pourrait considérer que deux individus sont égaux à la naissance.

Rousseau commence d’ailleurs par reconnaître cette inégalité de nature dans son discours, avant de la considérer comme négligeable face à l’inégalité instituée, pour conclure enfin que l’inégalité entre les hommes est toute entière dans l’institution, et pas du tout dans la nature… je vous parlais de confusion !

Donc Rousseau se trompe. Il serait plus exact, et conforme à la réalité, de plaider que l’inégalité constitue l’un des horizons indépassables de la condition humaine. Attention, l’inégalité n’implique en aucune façon la hiérarchie : la différence de nos talents ne m’institue pas en inférieur, ni vous en supérieur. Mais la nature ne nous a pas faits égaux, jamais nous ne le serons et il reste à démontrer qu’une telle chose soit le moins du monde souhaitable !

« L’Union soviétique et la Chine de Mao, étaient parmi les sociétés les plus inégalitaires de l’histoire humaine. »

En quoi cette erreur de Rousseau invalide-t-elle le socialisme qui, à vous entendre, domine si bien la presse et l’université ?

L’égalité est inconcevable au sens strict : elle ne peut être conçue. On ne peut pas sérieusement décrire, concevoir, penser une société qui serait égalitaire. Dit autrement, à chaque fois qu’un auteur socialiste vous parle d’égalité, il vous décrit un monde que non seulement on ne peut pas atteindre, mais qui est sans cohérence rationnelle. Bref, le néant.

Telle est, selon moi, la faille majeure, béante, de toute la pensée socialiste. Faille accréditée par l’histoire puisqu’en dépit de mille tentatives, le socialisme n’a jamais créé aucun régime ni société égalitaire.

Les incarnations les plus abouties de la pensée socialiste, l’Union soviétique et la Chine de Mao, étaient parmi les sociétés les plus inégalitaires de l’histoire humaine, se divisant entre l’élite qui avait tout et le peuple qui le plus souvent vivait dans la subsistance, quand il ne leur restait pas rien du tout.

Entre tout et rien ­— ces deux expressions à prendre au sens strict et non dans un sens figuré — convenons que le contraste ne peut être plus grand !

Si, comme vous le dites, la société socialiste est une illusion, un mythe, quelque chose d’impossible et même d’inconcevable, pourquoi le socialisme domine si bien les consciences ?

J’ai tenté, dans l’ouvrage mentionné, de remonter la généalogie du socialisme, comme d’autres avant moi (Nietzsche, Tocqueville, Nozick) et il me semble que l’on doit s’arrêter à ce que l’on décrira, faute de mieux, comme une pulsion d’appropriation, de confiscation de ce qu’a autrui, et que je n’ai pas.

Il y a, dans le spectacle non de la pauvreté, mais de l’inégalité en tant que telle, quelque chose qui excite les passions d’une certaine sorte de gens. Cette pulsion, soigneusement cultivée par la presse et l’université, finit par instituer le seul fait de l’inégalité en injustice. De là, toutes les mesures de redistribution deviennent non seulement légitimes, mais une exigence de justice.

Donc si je vous résume le socialisme n’est que l’habillage théorique d’une pulsion d’appropriation du bien d’autrui ?

C’est très exactement cela. D’une formule, le socialisme, c’est le vol. Quand les travailleurs, dans des pays comme la France ou la Belgique, se font confisquer 60% des richesses qu’ils créent, tout en subissant mille normes et règlements qui les briment jusque dans le détail le plus intime de leur vie quotidienne, on ne peut que diagnostiquer une forme de servage, de mise en coupe réglée de l’homme par l’État.

Vous êtes donc de droite parce que vous rejetez le socialisme. Mais quelles sont vos valeurs à vous, philosophe de droite ?

La liberté et le progrès, ce fruit magnifique du génie humain. La liberté comme fin en soi, et comme moyen de la prospérité. Sans liberté, Kant l’a montré, aucune valeur morale n’est concevable.

Si nous ne faisons que nous soumettre constamment à des normes débilitantes, il n’y a plus de liberté ni aucun comportement moral au sens vrai qui soit possible. Comme moyen : ce qui fonde la supériorité objective de la civilisation occidentale est sa formidable capacité à engendrer de la richesse, en laissant s’épanouir les infinies ressources de l’esprit humain.

Notre prospérité sans égal, nous la devons à l’économie de marché, qui n’est que la traduction économique de l’autonomie individuelle.

« Le socialisme, c’est le vol. »

Décririez-vous la réalité contemporaine comme socialiste ou libérale ?

J’aimerais vous répondre de façon tranchée, toutefois on ne peut répondre à cette question qu’avec nuance : le fondement de nos institutions, à commencer par le droit — je mentionne l’article 1134 du Code civil : Les conventions légalement formées tiennent lieu de loi à ceux qui les ont faites — reste sympathique à l’idée de liberté et d’autonomie humaine.

Toutefois nous subissons depuis trente ans, sous le prétexte de l’égalité, un tel pilonnage fiscal et réglementaire qu’il est désormais évident que notre civilisation, comme l’avaient annoncé Schumpeter et Marx, est en train de changer de nature. L’Europe contemporaine n’est pas encore socialiste, mais elle n’est déjà plus libérale.

Un mot de conclusion ?

Vous me demandiez ce qui me définit, dans le contexte actuel, comme philosophe de droite. J’ajouterai à ce qui précède la volonté de cultiver, envers et contre toutes les modes intellectuelles et les puissances d’argent, la faculté qui nous distingue des animaux : la raison. Ce n’est pas parce que Georges Soros décide de réinventer le sens du mot démocratie que nous devons accepter sa définition.

Drieu Godefridi est l’auteur de La passion de l’égalité. Essai sur la civilisation socialiste, à paraître en septembre aux éditions Texquis.