La reine de Beyrouth, de Nabil Malek

Le Liban que décrit Nabil Malek est terre de contrastes : s’y côtoient banquiers, hommes d’affaires et ministres, et la reine de Beyrouth, au destin tragique…

Par Francis Richard.

Stefan Berg l’a baptisée « La reine de Beyrouth », en référence à son élégance et sa classe. On la voit, lors d’une réception du grand couturier libanais Zuhayr Munir à Paris, portant une de ses plus belles créations. Layla de Lutfallah est chaque année à la fête de la haute couture de Londres.

Cette femme, qui a repris son nom de jeune fille, quand son mari, René Rebeiz, a mis fin à ses jours, est la mère de Khalil, pour qui elle est la seule femme de sa vie, de même qu’elle est pour le narrateur, une femme [qu’il a] vénérée et qui est à jamais gravée dans [sa] mémoire.

Un roman vrai

Le narrateur raconte son histoire dans un roman, mais un roman vrai :  Si les sources historiques et certains détails de sa vie légendaire peuvent être mis en question, le récit est basé sur un fait bien réel, écrit-il dans l’avertissement. Et ce fait bien réel est un crime, non élucidé…

L’histoire de Layla de Lutfallah est palpitante, si bien que le roman vendu à 15 millions d’exemplaires va être porté à l’écran. Le réalisateur en est Quentin Tarentino. Mélanie Laurent y interprète le rôle de Layla, Mika celui de Khalil et Christoph Waltz celui du narrateur.

Car s’il y a nombre d’autres personnages dans cette histoire tumultueuse, qui se déroule parallèlement à celle tout aussi tumultueuse du Liban des quarante dernières années, ce sont bien Layla, Khalil alias Carlos et le narrateur, qui en sont les véritables et insignes protagonistes.

De la guerre civile à la Suisse

En 1985, en pleine guerre civile, Khalil, 15 ans, est initié à la sexualité par un officier syrien, Hassan (qui meurt après dans un attentat). Il est envoyé par ses parents en Suisse pour y faire ses études dans un collège huppé. Pour s’adapter, il travestit son prénom et devient Carlos.

Layla ne semble pas fidèle. Carlos, en tout cas, a de sérieux doutes. Mais, comme de son côté, il ne peut lui avouer ses préférences sexuelles… René, fonctionnaire faible de caractère, s’accommode des infidélités de sa femme et ne se doute pas non plus des écarts de son fils.

En 1988, pendant la crise institutionnelle du Liban, René est arrêté. Il est accusé de s’être livré à des magouilles à haut niveau, d’avoir trempé dans des affaires de drogue. Le lendemain de sa condamnation, il est retrouvé suicidé [par qui ?] dans la solitude impuissante de son cachot.

L’emprunt obligataire libanais

Carlos, après la Suisse, fait de brillantes études aux États-Unis, à Harvard. A leur issue il est remarqué par Frank Maxwell, le patron de Merrill Lynch, où il gravit les échelons. Depuis Londres il a la lumineuse idée d’élaborer et de lancer le fameux emprunt obligataire libanais…

A l’été 2006, alors qu’Israël mène son opération Juste rétribution, Layla disparaît et son cadavre n’est retrouvé que deux ans plus tard, incidemment, dans le sol du terrain où doit s’élever la plus haute tour du Liban. Carlos se rend sur place, mais la crise des subprimes éclate…

Le Liban que décrit Nabil Malek est terre de contrastes : violences omniprésentes ; fêtes qui se donnent dans la haute société, permettant à celle-ci de les oublier, un moment. S’y côtoient banquiers, hommes d’affaires et ministres, et La reine de Beyrouth, au destin tragique…

Une mort tout sauf naturelle

Saura-t-on jamais ce qui lui est réellement arrivé ? Le médecin légiste a d’emblée déclaré : Compte tenu du temps qui a passé, il est improbable que les causes de la mort soient un jour élucidées. Mais nous sommes convaincus qu’il ne s’agit pas d’une mort naturelle.

L’auteur, infatigable conteur (il emprunte de nombreux détours), laisse jusqu’au bout planer le doute sur la solution de l’énigme et sur un éventuel châtiment du ou des coupables. Le lecteur comprend alors pourquoi son narrateur s’est qualifié d’adepte inégalé de la tromperie…

Nabil Malek, La Reine de BeyrouthL’Harmattan, 308 pages.

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