The Circle, avant le film, le roman individualiste

The Circle, le roman américain de Dave Eggers (Vintage, 2014) dont l’adaptation passe actuellement au cinéma en France, est traduit en français (Gallimard, 2017). Aux USA, le succès de cet auteur est déjà considérable depuis un certain temps.

Par Christophe Jacobs1

Le but de ce compte-rendu n’est pas de dévoiler tous les détails de l’oeuvre, mais suffisamment pour montrer en quoi des inquiétudes exprimées vis à vis du pouvoir des médias sont récurrentes depuis plus de cent ans et directement liées à l’idée de la « société moderne égalitaire ».

Dénoncer les excès du « collectif populaire » prétendant s’opposer à « l’égoïsme »

Le Cercle relate méthodiquement l’ascension professionnelle de May, une jeune femme, devenue community manager dans une super-entreprise des technologies de l’information (née de la fusion Google, Apple et Facebook).

May n’a aucune passion particulière, et se voit comme une personne plutôt réservée sans propension au départ, à dévoiler des détails sur sa vie personnelle, bien au contraire.

Cependant, la jeune femme possède le talent de pouvoir formuler des commentaires ou répondre au consommateur insatisfait de manière rapide et bien tournée ; son talent est immédiatement diagnostiqué au sein de l’entreprise dans laquelle elle est entrée, plus par curiosité que par ambition.

Sa capacité à se faire transparente et à tenir sa propre personnalité constamment en retrait lui valent cependant d’obtenir une promotion comme présentatrice vidéo où elle se fait en direct, l’œil et la voix de la communication d’entreprise sur une chaîne média publique…

Le scénario d’une simplicité presque convenue, pose progressivement le cadre de cette nébuleuse de pouvoir démesuré dont bénéficient les trois fondateurs du Cercle, du fait de leur instrumentalisation totale de l’esprit de groupe.

Adulés chez eux par leurs employés et dans le monde entier par les consommateurs pour leur sens de la communication commerciale, ils peuvent finalement en user arbitrairement. Ils peuvent même détruire discrètement tout opposant, tant financièrement que politiquement.

Une narration « garantie sans paraben »

La narration de Eggers ressemble davantage à un déroulement factuel – quasi aseptisé – qu’à une œuvre littéraire. L’auteur renonce au maximum à toute dramatisation. Il se sert volontiers du vocabulaire vide et simpliste de la « propagande marketing » omniprésente sur les canaux de télévision et réseaux sociaux.

Jamais aucun jugement de valeur émis par la protagoniste principale ne vient perturber le déroulement des événements. Malgré quelques doutes, May s’évertue uniquement à vouloir « bien faire en toute circonstance »… à l’instar du monde de la publicité précisément, qui doit évidemment s’interdire de jamais juger son prospect.

Ce style littéraire que de nombreuses critiques ont trouvé plus ou moins frustrant d’ailleurs, est néanmoins ce que certains ont appelé la narration au « 3e degré » de cet auteur. Il évite tout ce qui pourrait être excitant, ne laissant plus à son lecteur, que la liberté de reconnaître combien la platitude conventionnelle a déjà largement intégré l’environnement contemporain.

Paradoxalement le monde ici décrit du super-réseau-social est un monde dans lequel chacun se permet de juger chacun, en lui donnant des likes et des notes pour chaque bribe de phrase plus ou moins insipide, lesquels sont mis en réseau sans tarder. Tout cela est un développement en droite ligne du bon vieux « Quota TV »  de nos parents…

La perte de la frontière

Il s’agit ici de politique-fiction mais dans la mesure où les règlements de surveillance et avancées technologiques exposés sont franchement élémentaires, telles que ces caméras de très petites tailles avec très longue autonomie de fonctionnement… (à peine différente d’une Netgear Arloen 2016), on comprend vite que le monde qui est décrit reste banalement proche du nôtre.

Nous ne sommes pas dans the Matrix ni même dans la Grève de Rand : nous sommes dans un monde de banalité ne laissant aucune place à l’héroïsme.

Sphère publique et sphère privée

Fidèle à son style sardonique, Eggers traite le combat intérieur de la conscience qui s’insurge contre la règle sociale collective, en se servant de symboles bruts, sans fioritures ni explication.

En particulier, il relate l’aventure sexuelle vécue par May pendant les heures de travail avec un être « inconnu du réseau social ». Elle se retrouve avec lui dans une grotte obscure située sous le « campus » de l’entreprise.

Toute sa raison lui dit d’ailleurs de ne pas prolonger cette aventure grisante laquelle entre clairement en conflit avec ses « devoirs de communication sociale ». Elle sait que son comportement présente un risque pour l’entreprise elle-même.

Pourtant l’attraction « animale » qu’elle ne peut s’empêcher de ressentir, agit comme une mystérieuse puissance et la replonge sans cesse dans le doute sur le sens-même de son travail au Cercle.

La mise en scène de cette pulsion sexuelle rappelle donc assez fort l’utilisation littéraire qu’en faisaient les critiques du totalitarisme tels Orwell dans 1984 et Huxley dans Le meilleur des mondes. Elle tire aussi sa substance de racines philosophiques un peu plus anciennes.

Le monde « indécent » de la symbolique sexuelle a inspiré des développements fameux auparavant. À l’instar de Sigmund Freud, le philosophe Carl Gustav Jung décrivait la sexualité et le rêve – en ce qu’ils sont relativement libérés des entraves de la bienséance – comme étant au cœur de la construction individuelle.

Cette construction qui constitue d’après Jung le thème principal de toutes les mythologies humaines (aller combattre le dragon au fond de la grotte… encore elle), doit permettre à l’humain de s’affirmer contre l’oppression du carcan collectif. C.G. Jung suggère que pour pouvoir se civiliser, le psychisme humain construit son « mythe » du héros individualiste.

Les deux sont même inséparables selon lui. Jung décrit aussi l’importance de la frontière entre public et privé vu des profondeurs « de l’intérieur ».

Selon le philosophe, l’homme ne fonctionnerait pas du tout de la même manière en privé qu’en public (collectivement) : la superposition « moyenne » des consciences privées ne serait jamais assimilable à une « sagesse » collective. Ce serait même tout l’inverse.

Ce que Carl Gustav Jung, décrit comme l’expression d’une force primitive aussi appelée tribalisme laquelle s’oppose constamment à la force constructive civilisatrice, c’est cette conscience collective.

Pour prospérer, chaque individu aurait d’après Jung, le devoir d’extraire sa propre sagesse individuelle distincte du collectif. Or, le « tribalisme effréné » si pesamment décrit dans Le Cercle a pris ces dehors apparemment civilisés que nous lui connaissons, mais cette apparence est parfaitement superficielle et trompeuse. L’erreur commune serait de s’attendre à une « sauvagerie primitive » collective que l’on pourrait combattre « à vue ».

Une référence majeure de la société moderne s’impose donc encore à la lecture du Cercle : c’est l’analyse politique de Hannah Arendt. Le Cercle évoque d’une part, sa description d’une « banalité » intimement liée au mal totalitaire.

On se rappelle que Arendt avait fait scandale en Israël jadis, durant sa couverture du procès Eichmann pour Le Times, car elle avait relevé le fait paradoxal que ce cadre nazi employé au transport ferroviaire – sans la moindre haine antisémite – avait envoyé des dizaines de milliers de personnes de religion juive à l’extermination méthodique.

Il l’avait fait non pas comme manifestation d’une perversion diabolique ou raciste bien identifiable, mais principalement pour ne pas déplaire à ses supérieurs. Arendt a d’autre part le mérite d’ avoir déjà dénoncé l’évolution de la pensée vers le « tout-social », au détriment d’une séparation entre sphère publique et sphère privée, dans son livre La condition humaine– publié chez University Press Chicago en 1958 .

Elle décrit comment cette séparation est déjà ancrée dans la société grecque Antique, soit bien avant l’idée de l’inconscient, et bien avant les craintes suscitées par le « pouvoir d’éclaircissement illimité » que nous promet aujourd’hui le marketing du big-data.

La critique actuelle des médias

Pour celui qui est inquiet de nature, le risque de retrouver les technologies de l’information que se disputent encore les GAFA entre elles, entre les mains d’une seule entreprise de media, n’est que trop vraisemblable du fait des révélations de Edward Snowden sur l’activité de la NSA. L’analyse de la dérive médiatique moderne avec ses abus de pouvoir, a pourtant déjà son histoire populaire et brillante dans la littérature française et remonte même à l’ère du cheval vapeur.

Rappelons-nous en effet le chef-d’œuvre de Maupassant Bel Ami (1885) qui se déroule dans le grand monde de la Presse parisienne par exemple. Il semble illustrer la même ascension (héroïque, celle-là) d’un être sans scrupules au sein de cette nouvelle machine de pouvoir – le parallèle avec The Circle est impressionnant.

Si cependant on préfère se rabattre sur une version contemporaine de cette critique sociale, Eggers peut au moins convaincre ses lecteurs, que 130 ans plus tard, le processus civilisateur de la « médiatisation» laisse toujours beaucoup à désirer.

David Eggers, Le Cercle, Editions Gallimard, 2017, 576 pages.

  1.  Christophe Jacobs vit en France et travaille comme consultant en communication pour des entreprises commerciales et culturelles. Il est l’auteur de traductions de textes d’inspiration libérale (Garet Garrett) et amateur de sculpture. Il a été durant plusieurs années agent pour l’artiste allemand E. Engelbrecht dont l’œuvre monumentale s’est inspirée largement de la philosophie Jungienne.