La politique étrangère de Trump est beaucoup plus cohérente qu’on ne le pense

Donald Trump (Crédits : Gage Skidmore, licence CC-BY-SA 2.0), via Flickr.

Malgré un « Trump bashing » déchaîné, aux États-Unis comme en Europe, une analyse sincère sur les décisions du président américain permet de mieux saisir le réalisme de son approche et la cohérence de sa stratégie.

Par Éric Cunat.

Pour sa première visite officielle à l’étranger, le président américain Donald Trump a invité ses partenaires à « combattre l’extrémisme islamiste ». Au-delà d’une personnalité qui s’accorde mal avec les exigences de la fonction présidentielle, les premiers actes de Donald Trump sur la scène internationale, en tant que nouveau président, s’avèrent pourtant plus réalistes et cohérents qu’on ne le pense. Ils s’inscrivent surtout dans l’histoire longue de la diplomatie américaine.

On le dit d’une énergie inépuisable, charismatique, drôle, parfois abrupt, voire arrogant. Sans programme et sans expérience, il s’est révélé être un formidable animal politique. Plus astucieux qu’on ne le pensait, il a fait exploser l’un des grands partis politiques de son pays, l’accusant d’être incapable de comprendre ses électeurs.

Macron et Trump

Même si la ressemblance avec Emmanuel Macron peut troubler, c’est bien de Donald Trump dont on parle. Curieusement, les commentateurs ont moins insisté sur l’inexpérience du jeune président français en matière de relations internationales que sur celle de l’Américain. Il est vrai que le rapport qu’ils entretiennent avec les médias n’est pas la moindre des différences entre les deux hommes.

Mais le temps de la gouvernance n’étant plus celui d’une campagne électorale, le candidat Trump a dû rapidement endosser son « costume de président » tout en essayant de rester cohérent. Si certains l’accusent d’être « isolationniste » en matière diplomatique – à l’instar de John Kerry, ancien chef de la diplomatie américaine, qui fustige le « renoncement sans précédent » du leadership de l’Amérique – il suffit de revoir ses meetings de campagne pour constater qu’il n’a cessé de dire que l’Amérique ne peut être présente sur tous les terrains à la fois et que ses partenaires doivent prendre, eux aussi, leurs responsabilités.

Lutter contre l’extrémisme islamiste

Ce fut bel et bien le sens de son discours à Riyad fin mai. Le président américain a appelé les dirigeants du Proche-Orient à « lutter avec détermination contre l’extrémisme islamiste ». Sous-entendu : sans attendre que les États-Unis résolvent leurs problèmes à leur place.

Plus qu’une tentative de sortie de la scène internationale, il est possible d’y voir la volonté de respecter la souveraineté de chaque État, à commencer par celle de l’Arabie Saoudite. La décision commune de créer un Centre pour le combat contre l’idéologie extrémiste (Global Center for Combating Extremist Ideology) à Riyah est un acte politique et diplomatique fort, comme le président américain n’a pas manqué de le souligner dans son discours en reconnaissant le leadership que l’Arabie Saoudite peut jouer dans la région.

Partenariat de confiance

Il permet de relancer, au delà des mots, un partenariat de confiance entre les deux puissances. Une manière aussi de faire taire les critiques qui ont cru voir les relations Arabie Saoudite – États-Unis sur le déclin, sous la présidence Obama.

L’abandon de « phrases choc » lors de la tournée diplomatique qui l’a mené en Arabie saoudite montre que Donald Trump n’est plus le candidat provocateur que certains ont bien voulu caricaturer, mais le chef d’une grande nation consciente de ses responsabilités. Pas de discours sur un prétendu « clash de civilisations », comme sous l’administration de George W. Bush.

Mais Donald Trump, comme ses prédécesseurs, sait jouer de la carotte et du bâton. D’un côté, il ménage l’Arabie Saoudite, de l’autre il tance le Qatar. Ce qui ne l’empêche pas de continuer à signer des contrats d’armements : 110 milliards de dollars de vente d’armes à l’Arabie Saoudite, 12 milliards au Qatar. Dans un cas comme dans l’autre, les mots sont les mêmes : « soutenir à long terme la sécurité de l’Arabie Saoudite » et « augmenter la coopération sécuritaire ».

Le cas du Qatar

Comment comprendre, dans ce cas là, l’attitude ambivalente des États-Unis vis-à-vis du Qatar ? Donald Trump est imprévisible, et sa réactivité sur les réseaux sociaux s’accorde mal avec les principes de la diplomatie, qui demandent de la réserve et de la patience. Mais les États-Unis pratiquent, contrairement aux pays européens, une forme de Realpolitik.

Et ce que dit en substance Trump aux dirigeants du Qatar est la chose suivante : nous sommes prêts à vous aider (les contrats) mais à condition que vous combattiez aussi le terrorisme. Selon Intelligence Online, lettre d’informations stratégiques, « le président américain a reproché à son homologue qatari (…) de financer les forces islamistes du Front Fatah al-Sham (ex-Front al-Nosra) en Syrie, documents du renseignement US à l’appui ».

Plus prosaïquement, les États-Unis n’ont aucun intérêt à se brouiller avec le Qatar, car ce serait prendre le risque – dans le pire des cas – de perdre la base Al-Udeid, plus grande base militaire américaine au monde hors de ses frontières.

C’est à partir de cette plateforme, qui accueille le siège de l’US Central Command (USCENTCOM), que sont menées toutes les opérations militaires américaines d’envergure dans la région (Irak, Yémen, Afghanistan). Trois théâtres d’opérations sur lesquels les États-Unis sont plus que jamais engagés, et le resteront dans les années à venir.

Coalition de nations

Contrairement à ce que ses critiques ont toujours martelé, les premiers actes du président américain Trump s’inscrivent dans l’histoire de la diplomatie américaine. On a trop rapidement dénoncé une volte-face lorsqu’il a fait l’éloge de l’OTAN en avril dernier. Ses adversaires n’ont pas manqué de rappeler qu’il avait affirmé, pendant la campagne présidentielle, que l’organisation « ne s’est pas occupée du terrorisme ».

Donald Trump a surtout voulu attirer l’attention sur le fait, facilement constatable, que les pays membres – les Européens – ne payent pas ce qu’ils devraient. Et insister sur l’importance de réorienter le rôle de l’OTAN dans la coalition anti-État islamique. En accord avec lui-même, il a plaidé pour une responsabilité internationale mieux partagée et pour un engagement de tous les pays dans la lutte contre cet ennemi commun.

Son appel du pied à Riyad pour une « coalition de nations » s’inscrit par ailleurs dans l’histoire longue de la politique étrangère américaine. Depuis 1945, « l’une des caractéristiques de la diplomatie américaine a été de se démultiplier via des alliés et en construisant des coalitions », rappelle Eric Leser, directeur général du site d’information  Slate.fr. La « rupture » tant décriée par les observateurs internationaux est ainsi à nuancer, l’Amérique ayant toujours plaidé pour un ordre international fondé sur l’équilibre multipolaire.

Il est vrai que Donald Trump n’a pas fait de la démocratie le principal sujet des discussions à Riyad. Pour la sociologue Marie-Cécile Naves, Donald Trump a adopté une vue simpliste et réductrice de la situation, à l’image de son discours qui « manquait de complexité ». La chercheuse reconnaît pourtant que « les États-Unis ne chercheront pas à imposer leur mode de vie aux États du Moyen-Orient » et que l’objectif de Trump est avant tout que tous les États de la région « se prennent en main pour lutter contre le terrorisme ».

De son côté, Daniel Pipes, historien américain et président du Middle East Forum, espère que Donald Trump apportera « une approche cohérente destinée à reconnaître que l’idéologie islamiste est au cœur du conflit – et que la violence n’est que l’une de ses manifestations et peut-être pas la plus dangereuse ».

L’Iran : priorité régionale

Certes, rares sont les États de la région à ne pas avoir été, un jour ou l’autre ces 50 dernières années, engagés dans le terrorisme. Mais le rôle de l’Iran dans les conflits irakien, syrien et yéménite font douter M. Trump de la volonté du pays chiite d’être un « partenaire pour la paix ».

Contrairement à ce que l’on pense, ce point de vue est partagé par une large partie de l’administration américaine. Diffusé l’an dernier, un rapport du département d’État américain désignait même l’Iran comme le principal soutien du terrorisme, et l’histoire du pays ne peut malheureusement qu’alimenter les soupçons.

Comme le rappelle Alain Rodier, ancien officier supérieur des services de renseignement extérieurs français, une conférence secrète aurait eu lieu en 1995 en Iran, rassemblant plusieurs représentants de mouvements terroristes, dont l’Armée secrète arménienne, le Hezbollah libanais ou encore le Front de libération du Bahrain. Objectif à l’époque : déstabiliser les États du Golfe persique.

Aujourd’hui, malgré l’accord sur le nucléaire, l’Iran reste dans le viseur des autorités américaines. Auditionné devant la Commission du renseignement du Sénat américain en mai dernier, Dan Coats, le Directeur du renseignement national, a déclaré : « La République islamique d’Iran demeure une menace durable pour les intérêts nationaux des États-Unis en raison de son soutien aux groupes et militants terroristes anti-États-Unis ».

Vincent Stewart, directeur du renseignement militaire, et Ashton Carter, secrétaire à la Défense sous l’administration Obama, partagent ce constat. L’an dernier, M. Carter avait estimé que l’Iran constitue un « défi stratégique » pour l’Amérique.

On le sait, les grands discours ne tiennent pas face aux réalités des relations internationales. Malgré un « Trump bashing » déchaîné, aux États-Unis comme en Europe, une analyse plus sincère sur les décisions du président américain permet de mieux saisir le réalisme de son approche et la cohérence de sa stratégie, qui s’avère par ailleurs plus consensuelle qu’on ne le prétend.