Qu’est-ce qu’un artiste bankable ?

Les « conseillers en gestion du patrimoine »   considèrent l’achat d’œuvres d’artistes « bankables » comme une niche fiscale incontournable, plus rentable quoique moins sûre, que les investissements en titres forestiers et viticoles.

Par Aude de Kerros.

Les mots  « Art » et « artiste »  évoquent aujourd’hui des contenus très divers et même parfois, absolument contradictoires.

L’image la plus visible de « l’artiste contemporain », celle qui occupe écrans et  gros titres de la presse, est celle de l’artiste dit « bankable », une valeur financière sûre. Elle a remplacé l’image de l’artiste « d’avant-garde », engagé dans la déconstruction d’un monde mauvais et néanmoins adoubé par les institutions, plus anciennement celle de  l’artiste « génie », incompris, romantique et moderne, et plus loin encore  celle du Prix de Rome, élu à l’Académie

L’artiste bankable

Les conseillers financiers en  patrimoine l’appellent  « Blue chip », terme en vigueur à Wall Street évoquant les jetons bleus en usage au poker, trahissant l’atmosphère de jeu qui l’entoure. En peu de mots, c’est l’artiste dont les « pièces » se négocient au-dessus du million de dollars en salle des ventes.

Le terme « bankable » signifie que le produit « Art contemporain » est un effet de commerce réescomptable par un établissement financier auprès d’une banque centrale – c’est donc une valeur assurée, « sans risque ». Le seul nom de l’artiste devient un « titre » qui a, de ce fait, le pouvoir de produire un retour sur investissement. Il est disponible pour de multiples usages, à la fois financiers et monétaires. Il peut  servir de caution pour un prêt, engendrer du cash par-dessus les radars du fisc et des frontières, etc.

Les « conseillers en gestion du patrimoine » considèrent l’achat d’œuvres d’artistes « bankables » comme une niche fiscale incontournable, plus rentable quoique moins sûre, que les investissements en titres forestiers et viticoles.

Il est probable que le concept de « niche fiscale » ait inspiré la création de  « balloon dog » par l’ex tradeur Jeef Koons, existant en sept exemplaires. En plastique et gonflé à l’hélium, elle exprime aussi la nature essentiellement éphémère, gazeuse et bullesque de ce produit financier dérivé, sécurisé.

La métaphore hautement financière de Balloon Dog a atteint 58,4 millions de dollars en 2015, enchère la plus haute jamais obtenue pour un artiste vivant. Mais, un fait nouveau est troublant : depuis deux ans ce record historique n’a pas été battu … que présage-t-il ?

La formule « win win »  – Sérialité,  consortium, hyper visibilité

Production sérielle

Il n’y a pas d’art « bankable » sans production industrielle. L’artiste « bankable » est d’abord un chef d’entreprise capable de travailler à la commande, de fournir en temps et en quantité voulus une marchandise diverse, sérielle, comprenant de grandes œuvres spectaculaires pour les institutions, une gamme de pièces plus réduites à des prix correspondant à des clientèles moins fortunées et des produits dérivés, du T-shirt à la carte postale, destinés au tout venant.

En effet « égalité et démocratie pour le consommateur » sont le code éthique de leur production. Les artistes bankables sont des bienfaiteurs de l’humanité, prêcheurs d’une nouvelle religion  « l’identité vide et globale », vecteur d’amour, de paix et de prospérité. Ils en fabriquent les sacrements.

L’artiste « bankable » dirige designers, graphistes et artistes pour concevoir et exécuter ses produits, qu’il validera ou non. Ainsi s’est créée une prolétarisation inédite des créateurs au service des financiers.

Formation de la valeur en consortium

La construction de la valeur de l’art « bankable » se fait tout d’abord grâce à des collectionneurs qui s’entendent pour collectionner une marque d’art rentable. Les prix montent grâce à leur stratégie de réseau et ne baissent jamais puisque personne ne vend sans l’accord des autres, personne n’achète une œuvre appartenant au réseau sans avoir été adoubé par chacun des membres. Ainsi non seulement la valeur s’établit mais aussi est sécurisée et devient un titre financier à usage entre soi.

Par ailleurs, les collectionneurs entretiennent toute une chaîne de production de la valeur : les institutions muséales, la commande publique,  les universités. Ils ont pour fonction de légitimer l’art bankable. Ce sont des milieux délicats,  qu’il faut savoir flatter et « traiter ». Les  galeries internationales et salles des ventes, sont quant à elles, en charge de la cotation.

Tout cela fonctionne à la fois comme un trust et une entente, délits normalement punis par la loi, mais n’ayant pas prise sur ce titre si particulier de « l’art bankable », qui fait toute sa valeur.

L’hyper – visibilité médiatique

Les médias font bien sur partie intégrante de la chaîne de fabrication de la valeur, maîtres de la visibilité de masse, ils sont fort bien traités, ou sanctionnés, par les très grands collectionneurs qui ouvrent les portes de la scène sociale internationale.
Il est bien difficile cependant pour les médias de ne pas en parler. Ou de parler d’autre chose, Les stratégies de l’AC sont des pièges sophistiqués à médias.

Par le biais des très grands formats réservés aux artistes assez « bankables » pour les produire. En effet, comment la planète entière ne serait-elle pas informée de la présence d’un étron gigantesque, gonflé à l’Hélium, face à la plus belle vue de la baie de Hong Kong ?, d’un Sex Toy colossal dressé place Vendôme à Paris ? D’une pince à linge monumentale sur la plus grande place de Philadelphie.

Le XXL de l’art « bankable » est obligatoirement doublé d’une provocation, d’une déconstruction d’identité, d’une volonté de blasphème, pour créer l’évènement susceptible de créer des images hyper visibles et mémorisables… Elles ne peuvent provenir de  l’admiration contemplative… Il faut du choc et de la polémique. Si « l’art bankable » était admirable, il ne pourrait pas circuler comme un titre. Aucun collectionneur ne voudrait s’en séparer et, chose funeste pour la finance,  il le thésauriserait !

L’artiste bankable est donc un fabriquant d’objets n’ayant pas de valeur en dehors de la valeur fabriquée collectivement par le consortium. Les médias jouent un rôle majeur dans cette chaîne de valorisation.

Elles rendent ce qu’elles montrent hyper réel et légitime parce que tout la vision a été collectivement partagée par des millions d’individus. C’est ainsi qu’il peut être repéré et répertorié  au TOP 100, sorte de CAC 40 de l’art mondial.

Sur les marches de la visibilité de masse il y a ceux qui postulent à l’élection par les réseaux.  On les nomme « émergents ». Pour conditionner, ils se configurent rigoureusement à ce qui est attendu d’eux par les consortiums. Mais il y a peu d’élus. Fait notoire, parmi eux, aucun artiste « bankable » ne vit et travaille en France.

Les « imbankables »

L’imbankable absolu est sans conteste le « peintre », vivant et travaillant en France.

Mais qu’est-ce qu’un « peintre » pour un universitaire français éclairé ? Il vous répondra : un individu appartenant à une population résiduelle, mal étudiée, en voie d’extinction.

Ces théoriciens s’étonnent de voir ces égarés travailler encore avec les mains, de faire des œuvres uniques, comme les sauvages d’Aldous Huxley dans le « Meilleur des mondes », qui engendrent des bébés en faisant l’amour ! Pauvres peintres ! Ils font du beau pour la déco, des pastiches pour les nostalgiques !

Leurs théories et études sociologiques sur l’art fournissent aux « inspecteurs de la création » qui dirigent l’art en France, les données « scientifiques » permettant de présider au jugement de qui peut prétendre à la « contemporanéité » et donc aux subventions.

Par ailleurs, ils se sont donnés comme mission d’aider à la fabrication de la légitimité internationale des artistes bankables dont aucun ne vit ni travaille en France. La sélection administrative depuis quatre décennies a ainsi crée un art officiel, reléguant tous les courants non conceptuels, en particulier la peinture, dans les fameuses poubelles de l’Histoire ! C’est ce que l’on appelle « l’exception française », objet de curiosité internationale!

Trente-sept ans de travail acharné de 200 « inspecteurs de la création » à plein temps n’ont pas engendré un seul artiste  « vivant et travaillant en France », célèbre dans le monde entier…  même les artistes officiels ne sont pas connus dans l’Hexagone, le grand public à peine à les citer.

Ils connaissent généralement Buren et Boltansky, deux éternels avant-gardistes conceptuels des années 60, aujourd’hui octogénaires. Peut-être aussi – qui sait ?- Sophie Calle, une sexagénaire et un petit quinquagénaire, Fabrice Hybert. Même pas bankables !