Quand Internet encourage le tribalisme identitaire et l’émotionnellement correct

Paradoxe de notre époque moderne : il est devenu aisé et peu coûteux de se trouver des opinions et un entourage social grâce à internet, mais la valeur que nous y mettons augmente, et l’idée de risquer de les perdre est devenue insupportable.

Par J. Sedra.

À mesure qu’émerge des médias sociaux la nouvelle profession de formeur d’opinions, la grande majorité des individus participant à ces nouveaux médias se voit offrir des jeux entiers d’opinions à la cohérence plus ou moins satisfaisante, chacun accompagné du sentiment d’appartenir à une tribu. Abonnez-vous à mes croyances, vous recevrez en prime quelques kilos d’acceptation sociale ! On a même un signe de ralliement, des rites sacrificiels un Patreon, et des t-shirt à logo à des prix raisonnables !

S’investir émotionnellement dans ses croyances

En soi, ce n’est pas tant un problème qu’il existe une incitation à s’investir émotionnellement dans ses propres croyances – ou du moins, celles d’un autre, et que l’on a adoptées pour s’épargner l’effort d’avoir à les former soi-même. Non, le problème c’est qu’à force, si ces croyances sont dogmatiques, si elles n’incluent pas l’idée de la contradiction et de la confusion comme des forces positives du développement personnel, alors cela rend con, très littéralement :

Plus on fait appel à des réponses pré-mâchées et pré-mémorisées aux problèmes de la vie en société, et moins on fait travailler la partie importante du cerveau capable de rechercher, lentement et laborieusement, une réponse juste ou du moins justifiable. Comme un muscle jamais exercé, cette partie-là du cerveau s’étiole à la longue, à force de ne pas être exploitée.

Accroissement de l’intelligence collective

À l’échelle de la population concernée entière, cette émergence des nouveaux nexus d’opinions augmente bel et bien l’intelligence globale : plus d’individus que jamais s’intéressent à bien plus de sujets de toutes sortes, à plus de techniques autrement restées inconnues ou de portée très limitée, et à des réflexions dans tous les domaines. L’horizon de notre intellect s’est collectivement élargi de plusieurs années-lumière.

La « sagesse des foules » a crû spectaculairement. Mais à l’échelle d’un individu seul, il n’est pas garanti que le résultat net soit si positif : en lui évitant d’avoir à se confronter aux questions, en accédant directement aux réponses, l’effort qui est catallactiquement évité est aussi celui qui est crucial pour le bon fonctionnement du cerveau et le développement intellectuel personnel.

Effondrement de la pensée critique

Les conséquences immédiatement prévisibles sont (mécaniquement) un effondrement de la capacité à la pensée critique, mais aussi une explosion de l’insécurité affective (voire de la dépression sous toutes ses formes), car un individu qui n’est pas capable de s’expliquer à lui-même pourquoi il croit ce qu’il croit, se retrouve intimement dépendant de l’approbation de l’autre sous peine de perdre son identité sociale

… ce qui m’amène au gauchisme forcené, très populaire depuis des années mais heureusement sur le déclin, que l’on nomme « justice sociale ». Nous avons tous, dans notre entourage familial ou professionnel, des exemples tragiques de cette course au conformisme moralisant d’un « progressisme » teinté de marxisme dévoyé.

Le triomphe des SJW

Celui qui insiste pour vous forcer à utiliser pour chaque personne différente des néologismes hideux distincts en guise de pronoms « dégenrés » (ce qui contredit le principe même de pronom), celle qui copie-colle sur Facebook des critiques « déconstructionnistes » dénonçant le racisme inhérent de l’apprentissage de la science physique au Lycée ou le « fat shaming » implicite du marketing des chips, ceux qui aboient publiquement pour exprimer leur « âme de chien » intérieure, qui récriminent systématiquement et lourdement la moindre blague faisant allusion à des gros, ou des blondes, ou des homos…

Baptisés par dérision « Social Justice Warriors », ils ont pris le contrôle de nombreux campus universitaires américains et britanniques, réécrit à leur propre image des pans entiers de la culture des USA, et leurs milices sillonnent désormais les rue du pays.

Des cerveaux endommagés

Si leur comportement vous apparaît comme insensé, outrancier, violent ou juste ridicule, c’est parce que, simplement, leur cerveau est profondément déformé et/ou endommagé : ils sont l’avant-garde du public habituel de la frange dogmatique de la Toile de la Pensée.

Leur motivation dans la défense et la propagation de leurs croyances est une peur physiologique du rejet social, ils sont terrorisés à l’idée d’être contredits et de perdre l’investissement émotionnel qu’ils ont placé dans leurs système de pensée – d’où leurs courses à la pureté et autres concours de conformisme, leur escalade systématique des conflits… et leur incapacité à envisager d’autres opinions, exprimée dans la recherche de « safe spaces » qui seraient intégralement dénués de tout signal risquant de perturber leurs croyances.

Insécurité émotionnelle

Paradoxe de notre époque moderne : alors même qu’il est devenu si aisé et peu coûteux de se trouver des opinions et un entourage social, la valeur que nous y mettons augmente, et l’idée de risquer de les perdre est devenue d’autant plus insupportable.

Et si vous vous inquiétez pour eux, rassurez-vous : le temps fera son travail. La Toile de la Pensée est en perpétuel renouvellement, et partant de là, les jeux de croyance aussi ne cessent d’évoluer. Les opinions dogmatiques ne survivent que le temps d’un effet de mode, puis se retrouvent combattues et remplacées par de nouvelles formes.

La sécurité affective de façade qu’offre chacune des myriades de tribus « progressistes », et l’idéologie identitaire qui les rassemble à défaut de les unir véritablement, s’évaporent rapidement dans les luttes intestines perpétuelles de leur mouvement. Leur meilleur professeur de pensée critique sera leur embarras futur d’avoir participé sincèrement à toutes ces conneries – un embarras inévitable.

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