Le Front National vu d’Amérique

Extrême droite le front national ? Pas si simple, vu des États-Unis…

Par Daniel Girard, depuis Boston, États-Unis.

Marine Le Pen à la tribune - Credits Rémi Noyon (CC BY 2.0)
Marine Le Pen à la tribune – Credits Rémi Noyon (CC BY 2.0)

Extrême-droite. C’est ainsi que le Front National est décrit dans la presse américaine, que ce soit dans le quotidien conservateur le Wall Street Journal ou dans le New York Times, plus sympathique aux positions du Parti démocrate. Mais lorsque l’on tente de le situer avec précision sur le spectre idéologique américain, on constate que le Front National, malgré son appellation d’extrême-droite a peu de choses en commun avec la droite dure américaine, celle du Tea Party.

Le Tea Party, c’est l’anti-étatisme, la lutte contre toute hausse d’impôt, même si elle vise les plus fortunés, le refus de la redistribution des deniers de l’État, jugé boursouflé et incapable de bien gérer les fonds publics. Un État que le Tea Party tente de réduire à sa plus simple expression. On veut qu’il se concentre sur les relations extérieures, qu’il donne à l’armée les moyens pour protéger la nation et veille à la présence d’un corps policier vigilant. On demande à l’État de céder le terrain à l’entreprise privée tant sur les marchés intérieur qu’extérieur pour maximiser la création de richesse. Le protectionnisme est hors de question.

Le Front National n’est pas le Tea Party

Le Front National de Marine Le Pen est dans un autre registre. Plusieurs partisans du FN déplorent que le président Hollande n’ait pas respecté sa promesse d’imposer davantage les riches. Sur le plan économique, le FN prône le retrait de la France de l’Union Européenne, dont les politiques de libre marché sont jugées nuisibles à l’économie française. La manière américaine de faire des affaires n’est pas la bienvenue. Elle est mal adaptée à la sensibilité française, a dit Marine Le Pen au Wall Street Journal. Marine Le Pen estime que la France a davantage intérêt à s’inspirer de la Russie, dont le modèle économique est patriotique.

Cette concordance de vues avec la Russie s’étend à la politique étrangère. Dans la nouvelle guerre froide, Marine Le Pen estime que la France devrait se ranger du côté de Vladimir Poutine. Le FN est ainsi à l’opposé des ténors républicains. Pendant la dernière campagne présidentielle, le candidat républicain Mitt Romney avait qualifié la Russie de principal adversaire géopolitique des États-Unis, ce qui avait fait sourciller quelques commentateurs. Mais ils se sont ravisés depuis, crise ukrainienne oblige.

Le volet identitaire

fn usa rené le honzecSi le FN n’a rien en commun avec le Tea Party pour l’économie et la politique étrangère, d’où lui vient cette étiquette de parti d’extrême-droite ? Il ne reste que le volet identitaire. Mais même là, les similitudes ne sont qu’apparentes. L’Amérique est un jeune pays, qui s’est bâti par l’immigration. Le concept d’Américain de souche est inexistant ici. Les nouveaux Américains sont tous les bienvenus ; ils savent qu’ils devront bosser pour survivre et n’attendre rien de l’État ; cela fait partie des règles du jeu.

Comment expliquer, donc, cette animosité envers les millions de sans-papiers ? Beaucoup de républicains sont fâchés que ces immigrants se soient installés aux États-Unis au mépris des lois du pays. La constitution est vénérée aux États-Unis. Il suffirait que les deux partis s’entendent sur une politique d’intégration pour que la controverse meure. La crainte d’un grand remplacement ne fait pas partie du paysage. Mais les républicains ont un point en commun avec le Front National, ils n’aiment pas les frontières poreuses. Dans le cas des républicains, c’est une question de sécurité, pas d’économie. Des études démontrent que l’arrivée d’immigrants en Amérique, même pauvres, contribue à la croissance du PIB. Un tableau bien différent de celui de la France, où des immigrants dépendants de l’État se retrouvent dans des banlieues ghettoïsées affligées par un chômage qui va en empirant.

Des affinités avec l’aile progressiste des démocrates

C’est donc ce désir de mettre un frein à l’immigration pour créer de l’espace économique pour les Français déjà là qui vaut au Front National l’étiquette de parti d’extrême-droite. Pourtant, hormis surtout l’immigration, c’est avec l’aile progressiste du Parti démocrate que le FN a le plus de points en commun. Cette aile est incarnée par la sénatrice du Massachusetts, Elisabeth Warren. Professeur de Harvard, la sénatrice a fait de la lutte pour la protection du consommateur son cheval de bataille. Un combat qu’elle mène jusqu’à Wall Street, où elle prône des règlements plus sévères pour encadrer les grandes entreprises. Ce que fait Elisabeth Warren cadre bien avec la vision économique de Marine Le Pen, qui se plaint souvent de l’ultra-libéralisme.

Le FN serait-il ainsi plus près de la gauche américaine que de la droite ? Sur les questions économiques, nul doute. Mais, au final, le FN est un parti identitaire, ce qui le rend difficile à situer sur le spectre idéologique américain. Et c’est justement parce qu’il est dur à cerner que le FN génère autant d’attention en Amérique. Le FN s’était déjà distingué en recueillant le quart des votes aux élections européennes de 2014. La tuerie de Charlie Hebdo a relancé l’intérêt. Dans les jours ayant suivi l’attentat, plusieurs politiciens occidentaux, dont le président Obama, ont hésité à coller un motif religieux à l’attentat. Pas Marine Le Pen. Elle a immédiatement ciblé le fondamentalisme islamique. Son assurance dans le diagnostic a intrigué les Américains.

Un parti moins marginal mais sans idées nouvelles

Ce que les Américains ont découvert, c’est que Marine Le Pen a modernisé le FN, pour le sortir de la marginalité dans laquelle son père l’avait enferré avec son antisémitisme et son sectarisme. Le Front National compte maintenant des politiciens homosexuels et d’autres d’origine juive. « Je mène un parti politique, pas une secte », s’est écriée Marine Le Pen à Susan Dominus, du New York Times Magazine.

Pour John Vinocur, qui fut directeur de l’International Herald Tribune, le FN est devenu un parti comme les autres. Il partage la même aversion aux réformes nécessaires à la relance de la France que l’UMP et le PS. Si l’on met de côté la politique anti-immigration et le désir de sortir de l’UE, le FN n’est pas plus désireux que les autres partis de simplifier le millefeuille administratif, toucher aux 35 heures, amaigrir le code du travail et réduire les dépenses publiques. Quand la France a le choix entre l’électrochoc pour sortir de sa léthargie économique et la prise d’un somnifère, c’est le sommeil qui l’emporte. Et le FN n’est pas sur le point de réveiller les masses…


Cet article a été publié une première fois le 8 avril 2015.