Beaubourg : les salariés se révoltent contre le statut de fonctionnaire

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Beaubourg : les salariés se révoltent contre le statut de fonctionnaire

Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l'auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.
Publié le 15 avril 2017
- A +

Par Aurélien Véron.

Les touristes qui désiraient voir ou revoir les collections d’art moderne et contemporain de Beaubourg ont découvert ou redécouvert, deux semaines durant, les charmes de notre beau pays : la fermeture pour cause de grève. 820 mécènes se sont aussi vus rembourser leur dîner de gala censé aider le musée. Si ce blocage syndical de contractuels bien payés n’a surpris personne, il a toutefois offert une particularité. Les agents du musée ont lutté contre la contamination par le virus de la fonction publique. Avec succès. Y aurait-il quelque chose de repoussant dans le statut de fonctionnaire titulaire tant idéalisé par la gauche ?

Tout a commencé avec un décret basculant arbitrairement au 1er avril – joli choix – ses agents contractuels – « contrat » ? Quelle horreur ! – en fonctionnaires protégés, couvés et, finalement, étouffés. Cette mesure passée en douce, poussée par la CGT Culture, syndicat des fonctionnaires titulaires, menaçait d’effacer les 40 années d’autonomie de cette institution reconnue pour sa créativité dans le monde entier. L’ancien président du Musée National d’Art Moderne a vite mis les pieds dans le plat avec une tribune évoquant cet élément trivial, mais non moins central, du statut de la fonction publique :

Ce changement de statut, bien qu’appliqué uniquement aux nouvelles recrues, provoquerait des chutes de salaires de 20 à 30 %, et un ralentissement des évolutions de carrière.

Alain Seban ne s’est pas arrêté en si bon chemin :

Pourquoi enchaîner un pareil boulet au pied de cet établissement qui a pourtant fort à faire pour essayer de se battre à armes égales avec ses grands concurrents que sont la Tate et le MoMA ?

L’archaïsme de ce statut-carcan ne semble pas faire des émules au sein du temple de la modernité. Et comme tant d’autres grands mandarins passés à la tête d’établissements culturels, ce haut fonctionnaire, connu pour être dispendieux avec les deniers publics, voit dans l’État une menace pour la Culture à son niveau. L’ancien ministre de la Culture Jean-Jacques Aillagon, qui a aussi présidé le grand établissement de Versailles, est lui-même allé plus loin il y a déjà quelques années en suggérant dans une tribune au Monde de supprimer purement et simplement le ministère de la Culture pour rendre l’accompagnement de la création et la gestion du patrimoine aux collectivités territoriales. Brillante idée !

Revenons à nos deux syndicats qui ont appelé à la grève contre la menace du carcan que représente le statut de fonctionnaire. Et ne nous privons pas du bonheur d’avoir vu FO et l’UNSA promouvoir cette position radicalement opposée à celle auxquelles ils nous ont habitués. Se seraient-ils trompés jusqu’ici en jugeant le statut de droit commun propice à l’exploitation et aux pires abus ? Puisqu’ils semblent avoir ouvert les yeux, et pas seulement pour faire la nique à la CGT Culture, pourquoi n’iraient-ils pas au bout de leur logique en appelant un jour l’ensemble des fonctionnaires à faire grève pour abandonner leur statut apparenté à « un boulet au pied » ? Ces organisations syndicales défendraient enfin réellement l’intérêt des fonctionnaires en leur promettant un avenir meilleur que celui que leur assure leur statut nivelant et sclérosant.

La réalité, c’est que les agents de Beaubourg savent qu’il n’y a pas pire employeur que l’État. Qui se rappelle l’ouvrage Absolument dé-bor-dée ! signé Zoé Shepard ? Son récit, toujours d’actualité, de la vie dans les bureaux d’une collectivité territoriale est digne de Brazil, ce film hilarant de Terry Gilliam. Sa description de l’enfer vécu par les nouveaux entrants qui veulent progresser, le réflexe tenace de considérer quelqu’un de 30 ans comme « jeune », le blocage des initiatives individuelles, les humiliations quotidiennes dans une culture de soumission est tragiquement drôle. Tragique parce que vrai.

La surprotection statutaire proscrit la prise de risques, le talent n’y est pas justement récompensé et l’absence de management nuit à l’organisation dans son ensemble. L’exemple des agents de Beaubourg confirme la nécessité de réformer le statut des salariés de l’État et des collectivités territoriales pour l’aligner sur celui du secteur privé, plus souple malgré les 3.400 pages indigestes du Code du travail. Les fonctionnaires doivent pouvoir passer de l’univers des administrations publiques à celui de l’entreprise, comme les services publics doivent pouvoir recruter des salariés du secteur privé pour profiter de leur expérience. C’est aujourd’hui très compliqué avec des systèmes de retraite distincts et des rigidités statutaires infranchissables. Mobilité, échange de cultures, modernisation des méthodes d’évaluation et de valorisation des ressources humaines sont des atouts dont l’État n’a aucune raison de se priver.

Contre la perte de l’emploi à vie, les salariés de l’État – et l’État lui-même – ont tout à gagner de l’individualisation des carrières, de la reconnaissance du mérite et de l’encouragement de l’initiative individuelle. C’est un enjeu majeur si nous voulons que l’État propose des services de meilleure qualité tout en réduisant ses coûts. La plupart des pays européens ont transformé le statut de leur fonction publique avec succès, les sondages révélant par ailleurs une satisfaction importante des personnels concernés. Nous pouvons nous en inspirer pour réussir la transformation nécessaire de notre État. Étendons l’exemple des revendications du Musée National d’Art Moderne à toutes les administrations !

Tribune d’Aurélien Véron parue initialement dans Atlantico le 8 avril 2017

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