Pourquoi la guerre est-elle une illusion si séduisante ?

Si nous voulons vraiment tirer la leçon des cent dernières années, nous devons nous enfoncer ça dans le crâne : un gouvernement est incapable de contrôler les résultats de ses interventions militaires.

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Pourquoi la guerre est-elle une illusion si séduisante ?

Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l'auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.
Publié le 10 avril 2017
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Par Jeffrey Tucker, depuis les États-Unis

Aujourd’hui, les États-Unis semblent sur le point de se lancer dans une nouvelle guerre d’importance. Justifiée officiellement au nom des droits de l’homme et par des raisons morales au regard de ce qui se passe en Syrie, cette guerre est envisagée avec la certitude complètement injustifiée qu’elle produira un résultat meilleur que la diplomatie, les échanges commerciaux ou les mises en garde.

La « grande guerre »

Il y a exactement 100 ans aujourd’hui (le 6 avril 1917), les États-Unis entraient dans la « Grande Guerre », la guerre qui devait mettre fin à toutes les guerres, la guerre pour la liberté, l’auto-détermination, la justice, la morale, la vérité, la démocratie ; la guerre contre la monarchie, la tyrannie et l’absolutisme. Tout ceci devait sembler tellement évident aux dirigeants de l’époque ! Rassemblons une frappe militaire puissante, montrons notre détermination, et nous verrons le camp du mal se recroqueviller de terreur. Le Président Woodrow Wilson en était si profondément convaincu qu’il n’hésitait pas à brutaliser et emprisonner tous ceux qui n’étaient pas d’accord avec lui.

Et pourtant, à cette époque, la marche en avant de la liberté s’acheva ce jour-là. La guerre en décida ainsi. Pendant cette période de quelques années, les États-Unis ont mis en place un impôt sur le revenu, ainsi que des interventions structurelles dans la législation du travail, la protection sociale, le droit de la famille, la réglementation des affaires, les lois antitrust et dans bien d’autres domaines. Encore plus significatif, il y a maintenant la Fed (banque centrale des États-Unis). Il est peu probable que les États-Unis y auraient seulement songé, si ce n’était pour créer la Réserve fédérale qui fournissait une nouvelle garantie aux obligations d’État.

On entrait dans un régime nouveau, écrit pour des temps nouveaux et doté de rouages inédits permettant de contrôler la population et de faire advenir certains résultats politiques précis. Les élites de cette génération étaient devenues ouvertement hostiles à toute notion de Constitution ou d’économie de marché, et à toute forme de libéralisme en général. Les temps nouveaux voulaient que la science et la grandeur soient les alliés de la politique et du pouvoir. La guerre devint le test ultime de cette nouvelle façon de penser.

Les résultats furent catastrophiques, pas seulement pour la génération d’alors, mais pour toutes les générations futures. Il est stupéfiant de réaliser combien les conséquences furent radicales. Plus de 17 millions de personnes perdirent la vie, la plupart de maladie. La superbe paix européenne était brisée et ne s’en remettrait pas avant de nombreuses années.

Voici comment Michael Kazin explique les résultats stupéfiants de la « Grande Guerre » :

Comment la guerre se serait-elle terminée si les États-Unis n’étaient pas intervenus ? Le carnage aurait pu continuer pendant un an ou deux, jusqu’à ce que les citoyens des nations belligérantes, déjà enclins à protester contre les sacrifices sans fin demandés, obligent leurs dirigeants à trouver un accord. Si les Alliés, France et Royaume-Uni en tête, n’avaient pas obtenu une victoire totale, il n’y aurait pas eu de traité de paix punitif comme celui qui fut signé à Versailles, pas d’Allemands plein d’amertume criant au coup de poignard dans le dos, et par conséquent, pas de montée – et donc pas de triomphe – d’Hitler et des Nazis. La guerre mondiale suivante et son cortège de 50 millions de morts n’aurait sans doute pas eu lieu.

La guerre détruisit aussi les anciens systèmes moraux pour les remplacer par d’autres selon lesquels les États n’avaient pas besoin de se soumettre au sens habituel du bien et du mal. Les gouvernements se moquaient pas mal de la vie humaine et de la propriété ; pourquoi quiconque le ferait ? À l’issue d’une telle période, il ne fut guère étonnant de voir apparaître une expression accrue de désespoir dans la peinture, la musique et l’architecture. Les lumières de la civilisation n’étaient pas complètement éteintes, mais elles avaient été considérablement estompées.

Il est facile de scander : « À bas la guerre, à bas l’impérialisme, stop aux massacres d’innocents à l’étranger ! » Ce sont d’ailleurs de magnifiques sentiments. Mais le monde réel des conflits extérieurs nous propose rarement des choix simples et parfaits entre la guerre et la paix. Il s’agit plus souvent de savoir si une intervention dans une guerre en cours permettra de réduire ou au contraire intensifiera un problème qui existe déjà.

La guerre en Afghanistan et en Irak

Les États-Unis prétendent souvent qu’ils entrent en guerre pour éviter un conflit encore plus sévère ou pour punir un agresseur afin d’éviter une guerre future. C’est précisément ici que les choses deviennent moralement confuses. C’était pour soutenir les « combattants de la liberté » et libérer le pays de l’oppression soviétique que les USA sont intervenus en Afghanistan dans les années 1980. Pour s’apercevoir quelques années plus tard que le groupe qu’ils soutenaient était devenu peu à peu les Talibans, puis Al Qaida, puis finalement l’État islamique. On s’effraie de constater que bon nombre des armes utilisées aujourd’hui par les terroristes furent payées à l’origine par le contribuable américain.

C’était pour « punir une agression » que les États-Unis s’engagèrent une première fois en Irak il y a un quart de siècle. Et ce fut pour essayer de découvrir des armes de destruction massive inexistantes qu’ils attaquèrent ce pays une seconde fois en 2003, avec les conséquences catastrophiques que l’on sait pour l’Amérique et tout le Moyen-Orient. Pour l’Europe aussi, avec la crise des migrants et son rôle dans la montée des autoritarismes dans la vie politique. Dans le cas de la Libye, les États-Unis ont procédé à des frappes aériennes afin de renverser un dictateur de la pire espèce, mais au lieu de restaurer la liberté, ils facilitèrent indirectement la constitution d’une armée terroriste qui continue à semer la terreur en Afrique et dans le monde entier.

Et nous voilà maintenant face à l’inextricable question syrienne qui plonge tous les jours les populations dans la souffrance. Il semble pratiquement impossible de s’y faire une idée précise des intentions politiques des multiples acteurs, et encore plus difficile de savoir lequel d’entre eux devrait triompher afin d’apporter le meilleur espoir de paix. Depuis le temps, nous devrions savoir qu’il ne suffit pas de bombarder un régime pour le faire tomber. Il est parfaitement irresponsable de ne pas se demander : et après, que se passe-t-il ?

Des interventions militaires pour quel résultat ?

L’histoire des cent dernières années nous apprend au moins une chose : les interventions extérieures des États-Unis causent plus probablement des dégâts qu’elles n’apportent une paix durable, la grande exception étant bien sûr l’intervention alliée pour stopper la machine de guerre nazie. Mais même cette exception appelle quelques remarques restrictives. Pourquoi les États-Unis ont-ils fermé leurs frontières à l’immigration juive après 1924, et combien de vies auraient pu être sauvées s’ils avaient accepté d’être une terre d’asile pour tous ceux qui fuyaient l’Europe dans les années 1930 ? Et pourquoi, à la fin de la guerre, les États-Unis ont-ils accepté de voir s’imposer une nouvelle tyrannie soviétique sur les pays qui venaient d’être libérés ?

Si l’effort de guerre réalisé alors déboucha sur un succès, ces questions brûlantes restent posées. Mais si nous voulons vraiment tirer la leçon des 100 dernières années, nous devons nous enfoncer ça dans le crâne : un gouvernement est incapable de contrôler les résultats de ses interventions militaires. Et pourtant, on continue dans cette voie, en espérant contre toute attente obtenir de meilleurs résultats.

Aujourd’hui, on ne peut repenser à la « Grande Guerre » sans se demander : mais à quoi pensaient nos aînés ? Comment ont-ils pu être si aveugles à propos des effets de la guerre totale ? Pourquoi n’ont-ils pas plus réfléchi à la possibilité de générer un enfer incontrôlable ? Nous devons au minimum nous poser les mêmes questions à propos de toutes les propositions d’intervention en Syrie aujourd’hui, alors que l’on sait que la situation politique y est effroyablement complexe, que les mensonges prévalent sur la vérité et que les perspectives d’un retour de flamme imprévu sont hautement probables.

Les bonnes intentions ne seront jamais suffisantes pour justifier l’intervention des gouvernements dans quoi que ce soit. Ceci est particulièrement vrai de la guerre, qui n’est jamais que le programme politique le plus minable, le plus mortel et le plus destructeur jamais imaginé par un gouvernement. Et pourtant, nous continuons à le pratiquer, en espérant que les bombes, les destructions massives, la violence légale, le « choc et la stupeur » fonctionneront, malgré toutes les indications contraires. Nous pensons que la guerre nous donne un moyen de bien faire, mais cela pourrait bien n’être qu’une nouvelle illusion séduisante comme ce fut le cas il y a tout juste un siècle.

Traduction par Nathalie MP pour Contrepoints de Why is war such an alluring illusion.

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  • si les gouvernements étaient directement concernés et touchés ( eux , leurs familles , leurs biens , leur richesse personnelle ) par les guerres qu’ils provoquent , ils y regarderaient à deux fois avant d’instaurer le chaos ; malheureusement , eux sont à l’abris de tout , et peu leur chaud les dégats et malheurs qu’ils instaurent ;

    • D’une certaine façon ils sont directement touchés quand ils sont les marchands d’armes, d’équipements militaires ou les fournisseurs des marchés de reconstruction…

  • Certes, l’enfer est pavé de bonnes intentions…
    Petite remarque à propos de la Grande Guerre : avec des « Si »… on fait de la bonne uchronie…

    • Avec des « si » on fait aussi,de bonnes symphonie.
      Ben quoi, il faut bien détendre l’atmosphère, par les temps qui courent ?

  • « Et pourquoi, à la fin de la guerre, les États-Unis ont-ils accepté de voir s’imposer une nouvelle tyrannie soviétique sur les pays qui venaient d’être libérés  »
    L’argument n’est pas logique de la part de quelqu’un qui veux démontrer l’inutilité d’une intervention.

    • Surtout que l autre option etait d entrer en guerre contre Staline. Outre le fait que les USA etaient encore en guerre contre les japonais pendnat quelques mois, la victoire contre l URSS etaient pas forcement evidente. Il aurait fallu controler un immense terroitoire, accepter encore des millons de morts …

  • Oui, je partage les idées exprimées par Jeffrey Tucker. Pour moi, la guerre est le mal absolu. Quand j’entends des « experts » se réjouir du dernier coup d’éclat de Donald Trump, cela m’angoisse terriblement.

  • Le faisan doré, il le construit quand son mur ❓

  • Enfin une pensée originale: il faudrait supprimer la guerre!

  • Les guerres de l’après guerre froide ne sont pas faites pour être gagnées mais pour durer le plus longtemps possible afin de faire tourner les industries américaines, notamment militaires et connexes,et enrichir les multinationales et les banques qui sont derrière.

  • C est un peu facile de conclure a posteriori. D autant qu après on connaît le gagnant et le perdant, le bien et le mal, et surtout, on n a que des hypothèses sur ce qui se serait passé, si le résultat n avait pas été celui qui s est produit. Bref c est le principe de l économie ou des théories du réchauffement climatique : des approximations, des idées qui ont la couleur de la science, le goût de la science, mais ne sont sur des supputations et autres affabulations ( mais peut être aussi une certaine vérité). Mais j ai l impression que le scientifique est mort au 20eme siècle…

  • Je suis plutôt partagé sur ces questions. En effet je suis totalement pour ne pas envoyer à l’étranger des forces militaires.

    La question est: qu’est ce qu’on fait quand on y est allé ? On s’en va ? De là les forces en présence en profiteront pour tout récupérer (armes, pétrole, argent…) comme l’ont déjà fait l’EI.
    On continue ? Et on va commencer par rendre la chaos structurel dans la zone, avec les contribuables et les populations civiles commençant à grogner sévèrement.

    Bref, la question n’est pas simple dans les pays où nous sommes intervenus.

  • Dans toutes les guerres récentes, à un moment donné le vainqueur a été l’aggresseur. Il s’est donc rendu coupable d’aggression (peu importe l’objectif :armes de destruction massive, oppression des peuples…). Or le vainqueur n’est jamais jugé ni puni pour cet acte d’aggression. A la génération suivante les vainqueurs ont oublié, les vaincus se souviennent, jugent et punissent… cqfd

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