La post-démocratie est-elle une fatalité ?

Lucidité et courage seront les premiers remparts contre le basculement dans la post-démocratie, c’est-à-dire le dépassement autoritaire de la démocratie.

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La post-démocratie est-elle une fatalité ?

Publié le 1 avril 2017
- A +

Par Charles Hadji.
Un article de The Conversation

Les démocraties sont vulnérables. Selon l’historien Timothy Snyder, si Bush avait été Trump, les États-Unis seraient « déjà à l’heure qu’il est un pays post-démocratique ». Un tel constat soulève trois questions : quand peut-on parler de post-démocratie ? Quelles sont les conditions d’émergence d’un tel avatar ? Ces conditions sont-elles aujourd’hui réunies en France ? En un mot : la post-démocratie serait-elle, pour nous, un inéluctable destin ? The Conversation

La post-démocratie : de quoi parle-t-on ?

On peut considérer que le terme de post-démocratie, proposé en 2004 par Colin Crouch, désigne un système politique qui, succédant à la démocratie, affiche des principes démocratiques, qu’en réalité il ne respecte pas.

La post-démocratie est ainsi une pseudo démocratie – on pourrait dire, sur le modèle de la boisson Canada Dry, qui a toutes les apparences de l’alcool, mais n’en est pas, une « démocratie dry » –, caractérisée par un divorce entre les apparences et la réalité.

On en distingue souvent deux grandes formes : une forme douce ou policée, à dominante technocratique, marquée par la confiscation du pouvoir citoyen dans le cadre d’une « gouvernance » supranationale (lobbies, organismes internationaux). Pour beaucoup, nous y serions déjà ! Et une forme violente, à dominante autoritariste, qui est celle des régimes totalitaires ou post-totalitaires.

Ainsi, entre la fausse démocratie caricaturale, la démocratie autoritaire, et la dictature totalitaire et sanglante, la post-démocratie peut prendre plusieurs visages, plus ou moins terrifiants.

Mais il y a toujours un moment où les apparences l’emportent sur la réalité, où le peuple voit son pouvoir lui échapper, et passer aux mains de forces qui s’affranchiront des règles du jeu démocratique. C’est ce moment qu’il nous paraît utile de cerner.

Phénoménologie de la post-démocratie

Concrètement, on peut décrire la post-démocratie comme un régime qui n’accepte plus les règles de base du jeu politique démocratique, dont celle, édictée par Montesquieu, de la séparation des pouvoirs. Un déséquilibre s’installe avec l’hypertrophie de l’exécutif, qui réclame toujours de nouveaux pouvoirs, et tend à museler le législatif, comme le judiciaire.

Tandis que se développent des campagnes de désinformation et d’affabulations qui font perdre le sens même de la vérité (post-vérité), les médias sont placés sous contrôle.

Les contre-pouvoirs sont vite laminés. L’opposition est mise hors d’état de s’exprimer et d’agir, voire totalement éliminée. Les citoyens sont privés de leurs droits fondamentaux (expression, réunion). La notion de droits de l’homme s’évanouit.

Le tableau est sombre. Mais comment donc a-t-on pu franchir le Rubicon, et basculer dans cet au-delà de la démocratie ? Des événements se sont enchaînés. Mais où est le moment décisif ? Peut-on saisir, derrière les phénomènes, le mécanisme d’une « fabrique » de la post-démocratie ?

Les conditions du basculement : trois facteurs

En nous fondant sur des exemples concrets, dont celui de l’émergence et du triomphe du nazisme en Allemagne, il nous paraît possible de décrire un mécanisme de basculement, constitué par la rencontre entre trois facteurs :

  • Le poids d’un contexte sociopolitique angoissant. Le sentiment domine d’un danger pesant, voire d’une catastrophe imminente : l’invasion des barbares, la réussite d’un complot juif mondial, le grand remplacement des nationaux par des migrants, l’étouffement de l’économie nationale par des forces cosmopolites, la généralisation d’un chômage ravageur, l’instauration d’un État islamiste, voire plusieurs de ces catastrophes à la fois.
  • L’existence d’un peuple « fatigué », qui se pense en déclin. C’est un peuple qui ne croit plus ni en ses institutions, ni en ses représentants, ni finalement en lui-même, puisqu’il appelle de ses vœux un homme fort, seul susceptible de le sortir du marasme et du déclin.
  • La présence active de ceux que Snyder nomme joliment des « aspirants tyrans », et que Platon, dans La République, désignait comme des « frelons ». Ce sont des hommes politiques qui ont pour caractéristiques de prôner la force et l’autorité, et de ne pas hésiter à défier les institutions, et la loi, quand elles s’opposent à l’accomplissement de leurs desseins.
  • Ils prétendent libérer l’énergie du peuple en l’incarnant, et rejettent lois contraignantes et institutions comme des freins à la manifestation de la volonté populaire.

Trois facteurs, et un catalyseur

Quand ce « trio infernal » – contexte anxiogène, peuple fatigué, aspirants tyrans – est réuni, la démocratie est en grand danger de basculement. Tel fut le cas de l’Allemagne dans les années 30.

Le peuple allemand, las des faiblesses de la république de Weimar, et de son impuissance face au chômage et à la misère, se confia sans guère d’hésitations à Hitler, d’abord nommé en toute légalité chef du gouvernement, puis grand vainqueur d’élections parlementaires. Puis le pays bascula très vite dans la tragédie et l’horreur.

Il suffit aux apprentis tyrans de se saisir d’un événement dramatique (naturel, ou créé de toutes pièces) comme catalyseur (en Allemagne : l’incendie du Reichstag) pour faire basculer tout un pays vers la dictature. Pour d’habiles aspirants tyrans, il y a tant de bonnes occasions ! Le moindre fait divers peut servir de prétexte. Et l’on sait que, pour les populistes, le fait divers est une véritable drogue.

La France est-elle en danger de basculement ?

Personne n’est à l’abri. Contrairement à ce que les Français s’imaginent parfois, la France n’est pas naturellement immunisée contre la dictature.

Or, le contexte est particulièrement noir. La France a peur ! Aux effets déstabilisants du triple bouleversement touchant objectivement l’économie (mondialisation), le climat (réchauffement) et les technologies (Internet, révolution numérique), s’ajoutent les effets démoralisateurs d’un discours populiste anxiogène, insistant sans répit sur les nombreuses menaces qui nous cernent, dans un climat où chaque fait divers devient une preuve. Une preuve de la nécessité de faire sauter le « système », de restaurer l’autorité, de tordre le cou au laxisme.

Manifestement, aujourd’hui, nous ne sommes pas en manque d’aspirants tyrans. Les leaders populistes, dont le discours anxiogène est le fonds de commerce, seront tout à fait capables de se saisir du premier catalyseur venu pour faire basculer vers le régime autoritaire qu’ils appellent de leurs vœux.

Et quand de potentiels tyrans en appellent au peuple (en fait, à la rue) contre les élites incapables, et décadentes, le peuple est en grand danger d’abdiquer.

La tentation mortifère, pour lui, est de se complaire dans une demande de protection et de sécurité, et de se jeter dans les bras d’un homme fort. Précisément, le peuple français, hélas – et là se trouve le plus grave danger –, paraît souffrir d’une « grande fatigue démocratique » !

Telle est l’une des conclusions majeures d’une enquête Ipsos-Sopra Steria réalisée pour Le Monde, l’Institut Montaigne, et Sciences Po et publiée le 8 mars dernier : 77 % des sondés pensent que le système démocratique fonctionne de moins en moins bien.

Un tiers estime que d’autres systèmes politiques peuvent être aussi bons que la démocratie. Un Français sur cinq penche même pour un régime autoritaire de « césarisme démocratique », qui ne s’embarrasserait pas de contre-pouvoirs.

La démocratie comme utopie

Alors, la France va-t-elle basculer ? Nous vivons un moment clé, et nul ne peut avoir la prétention de prédire l’avenir. Il resterait à traiter une quatrième question : peut-on lutter, et comment, contre la fabrique de la post-démocratie ? Faute de pouvoir la traiter ici, nous observerons simplement qu’il y aurait sans doute beaucoup à dire sur la démocratie.

Mais qu’il faut saisir son sens, qui est de constituer une utopie porteuse. On ne doit pas la rejeter, comme le disait Kant, dans sa Critique de la raison pure, à propos de la République de Platon, « sous le très misérable et très honteux prétexte » qu’elle serait « irréalisable ».

On a sans doute, aujourd’hui, de très bonnes raisons d’être fatigué. Mais la raison nous commande de ne pas céder à la fatigue. De ne pas écouter les Césars en herbe.

De faire front avec courage et lucidité aux menaces, réelles, qui pèsent sur nous, dont celles du terrorisme, et des nouveaux fascismes singeant la religion, sans en inventer de fausses, et se perdre en lamentations. La démocratie est un combat permanent.

Lucidité et courage seront les premiers remparts contre le basculement dans la post-démocratie.

Charles Hadji, Professeur émérite (Sciences de l’éducation), Université Grenoble Alpes

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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  • Désolé mais depuis sarkosy et le referendum « corrige » je pense que nous y sommes deja : il suffit de voir a quels (11) candidats nous avons droit !

  • Article très intéressant !
    Pour ma part, je pense que la démocratie nous a déjà été confisquée… Pas par un homme, un dictateur, mais par un parti politique et ses alliés… Ils ont tout osé pour détruire notre campagne présidentielle et le candidat de l’opposition. C’est un procédé beaucoup plus sournois, mais c’est très efficace car depuis des années on assiste à un lavage de cerveaux par les médias et les politiques… « Lucidité et courage » devraient être déjà la devise de nos gouvernants, malheureusement nous en sommes bien loin…

  • Yo ! On va tous mourir ! Pire que l’ébullition climatique, pire que le terminator transhumaniste, pire que la mondialisation mondiale mondialisée, voici venir la post-démocratie.

    Plutôt que de tourner en rond à pleurer la disparition d’une utopie d’intellectuels à base de bisounours égaux, libres et fraternels, il serait peut être temps de réaliser ce que nombre de libéraux, de pragmatiques, d’utilitaristes … (bref de gens politiquement très incorrects parce que pas déterministes, pas positivistes, pas cartésiens, pas gauchistes non plus …) répètent depuis des années : une société n’est rien de plus que des individus, absolument rien de plus et donc la démocratie n’est qu’une vaste fumisterie de plus (avec la nation, la mère patrie, les lendemains qui chantent …) qui n’a qu’un seul but : nourrir les politiciens aux frais du contribuable.

    • C’est juste une construction intellectuelle destiner à faire croire au gens qu’ils ont un quelconque pouvoir mais qui en réalité ne sert que le leur retirer avec leur consentement. Ce qui est une situation bien pire que dans n’importe quel régime autoritaire ou les choses sont parfaitement claires.

  • « la France n’est pas naturellement immunisée contre la dictature. »
    non seulement elle ne l’ai pas du tout mais en plus elle a inspirer le plus brutal dictature au monde.
    Cela fait longtemps que la France est en « Post démocratie » et sous le joue d’une dictature technocratique de type chaviste. La France à toujours été un pays ou l’étatiste et la notion d’hommes providentiel sont rampants et donc tout à fait propices et évolution de type « démocratie populaire » qui n’ont de démocratie que le nom car dans les fait tous les dès son pipé et nos gouvernants sont interchnageable et conduisent toujours les même politiques liberticides. La seule différence est qu’au lieu de régner par la force ils assoient leur pouvoir grâce à la démagogie, l’achat de voix. a ce titre ce régime est encore plus vicieux que les dictatures autoproclamées.

    • @ Laurent

      Hors l’orthographe, vous avez raison: je n’ai que rarement vu un parti socialiste supprimant en si peu de temps, et avec pour prétexte le terrorisme, autant de libertés démocratiques: non, la justice et spécialement, le parquet, sont déjà anti-démocratique depuis toujours, donc la France n’a jamais été réellement une démocatie et la constitution de la Vième n’a fait que renforcer l’impression. « Le Général » était un dictateur mais intègre et démocratique, élu, capable de quitter l’Élysée en 12 heures, après avoir été en échec après référendum: à part G.Pompidou, son premier ministre avec son remarquable respect de son devoir, tous les autres ont dégradé la position de président, alors qu’on n’a jamais parlé de Ch.De Gaulle, comme d’un « monarque », allant jusqu’à refuser ses + que 2 étoiles supplémentaires, comme chef des armées. À côté, les mesures d’un Fr.Hollande, depuis les attentats, préparent en effet la tyrannie par un contrôle individuel de chaque citoyen par des moyens électroniques (avec des fonctionnaires compétents pour traiter tout ce boulot peu productif, sauf à Bercy???), comme jamais avant et, que je sache, dans aucune autre démocratie européenne: c’est invraisemblable! Votre justice, dès le parquet, a trié les affaires en +/- secret, avec des conclusions paradoxales, le « cas Fillon, Mme et Mr » étant le dernier exemple de république bananière!

      C’est vrai, c’est en France qu’on voit apparaitre le plus improbable dans une prétendue-démocratie se prétendant encore le pays des droits de l’homme: lol!

      • Et ne vous tracassez pas: les autres démocraties (même monarchiques) ne font que renforcer leur caractère démocratique et humain, avec les réfugiés accueillis!

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