Les prédictions économiques prospèrent sur des modèles qui ne fonctionnent pas

Toute une « industrie » de la prévision économique persiste à faire tourner des gros modèles qui prétendent synthétiser l’économie en une série d’équations sans résultats probants.

Par Emmanuel Martin.
Un article de l’Iref-Europe

Régulièrement des prévisions concernant la croissance du PIB ou le déficit sont fournies par les économistes de Bercy, du FMI et de quantité d’autres institutions. Et régulièrement ces prévisions généralement « à la virgule près » font sourire non seulement par leur très ambitieuse précision mais par leur fausseté avérée le trimestre ou l’année suivante. Mais toute une « industrie » de la prévision persiste à faire tourner des gros modèles qui prétendent synthétiser l’économie en une série d’équations.

Une source principale de cette activité est évidemment l’établissement des budgets des États qui, parce que ces derniers doivent prévoir de dépenser ce qu’ils n’ont pas encore, reposent grandement sur les perspectives de croissance. Les investisseurs sont également et naturellement friands de ce genre de prévisions, comme les bailleurs de fonds internationaux qui s’intéressent bien évidemment de près aux perspectives des pays auxquels ils prêtent. Ces prévisions sont donc devenues un rituel obligé.

Marché permanent de la prévision

Mais dans ce contexte de marché permanent de la prévision, la quantification en économie, même si elle a des vertus, nous a fait perdre de vue l’essentiel pour comprendre la vie économique. Ce sont en effet moins les relations de causalité entre des variables quantitatives agrégées qui devraient compter que des relations de causalité entre des variables de nature qualitative : celles qui expliquent les rapports entre les hommes.

C’est donc ici l’analyse des incitations générées par tel ou tel cadre institutionnel qui devrait primer. Telle mesure politique va-t-elle inciter les entrepreneurs à se comporter de telle ou telle manière ? Et si ces entrepreneurs se comportent alors de telle manière, quel va être l’effet sur l’économie ? Voilà la chaîne de causalité, humaine, qui importe, même si elle est sans doute difficile à quantifier.

Les erreurs de prédiction de 2007

L’exemple le plus frappant d’erreur est sans doute celui des prévisions très optimistes de croissance faites fin 2007… Si les autorités américaines s’étaient penchées en 2006 sur la chaîne d’incitations allant des politiques publiques d’aide au logement et de la politique monétaire jusqu’aux particuliers, en passant par toute une série d’acteurs (banques etc), elles auraient pu voir ce qui était en train de se passer réellement dans la vraie vie économique.

Ce sujet est trop rarement traité pour ne pas mentionner qu’il est au cœur d’un long article paru ces jours-ci dans la toute nouvelle revue conservatrice American Affairs. Selon les critiques, cette revue serait le porte-voix du « nationalisme trumpiste », mais quoi qu’il en soit, l’article ne semble pas tomber dans un quelconque nationalisme et se révèle d’une grande pertinence. Dans « Dismiss MacroEconomic Myths and Restore Accountability » l’économiste Reuven Brenner propose en effet de mettre de côté cette vision macro-économique fondée sur la quantification d’agrégats, et se pencher enfin sur la qualité institutionnelle, celle qui va expliquer le comportement des hommes, et non celui de variables statistiques.

Le rôle de la responsabilité

Et la notion fondamentale qui permet de relier les incitations des hommes, et donc de comprendre la chaîne de causalité en économie, est celle d’accountability, en anglais, qui, en français, correspond à une synthèse entre « reddition des comptes » et « responsabilité ».

Brenner repart de l’idée que quand des investisseurs affectent du capital à des activités, ils exigent une reddition des comptes de la part de ceux avec lesquels ils contractent et investissent : on n’a généralement pas tendance à dilapider son argent mais à en maximiser le potentiel. D’où le lien fort entre reddition des comptes et efficacité de l’allocation des ressources.

La politique est aussi une forme d’allocation de capital (infrastructures etc.), bien que forcée, et ceux qui investissent notre argent de cette manière devraient idéalement rendre des comptes. Dans un pays comme la Suisse la démocratie dynamique à tous les niveaux de gouvernement permet de forcer le politique à rendre des comptes, alors qu’ailleurs les élections ne sont bien souvent qu’un rituel vide qui n’a qu’assez peu d’impact sur la gestion publique.

La reddition des comptes au second plan

L’avènement de la pensée de Keynes concorde avec la montée de la dépense publique censée justement venir alimenter une sorte d’hydraulique macroéconomique. Et avec la prise en main de la gestion de l’économie et de sa sacrosainte « stabilité » par les experts de l’hydraulique économique et de l’ingénierie sociale, la reddition des comptes ne pouvait logiquement que passer au second plan, voire à la trappe.

Pourtant, la réelle stabilité, et la réelle pérennité d’une économie nécessitent que les décideurs soient ceux qui paient les éventuels pots cassés. Cela permet la correction rapide d’erreurs et d’éviter que l’on laisse des bulles « politiques » gonfler.

Brenner conclut sur la politique monétaire qui illustre sans doute le mieux cette mécanique infernale, celle desdits experts qui soit restent en place, soit sont recasés ailleurs alors que leurs décisions se sont révélées erronées et mènent le système dans le mur.

Bref, il propose que l’on mette un terme à l’ingénierie sociale et que l’on revienne à la responsabilité, en économie et en politique. Si Monsieur Trump veut s’inspirer davantage de ce genre d’idées, voilà plutôt une bonne nouvelle…

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