Bercy : la république du Roi Soleil

Ministère des Finances à Bercy (Crédits : Pline, licence CC-BY-SA 3.0), via Wikimedia.

À Bercy, le ministère des Finances s'est arrêté dans le temps, dans une ode à l'État tout-puissant.

Par Philippe du Penhoat.

Bercy : la république du Roi Soleil
Ministère des Finances à Bercy (Crédits : Pline, licence CC-BY-SA 3.0), via Wikimedia.

On se souvient que Tocqueville, en écrivant L’Ancien Régime et la Révolution démontrait que cette dernière, loin de renverser l’ordre ancien, a permis d’asseoir définitivement le pouvoir d’État que les rois avaient conquis, le renforçant génération après génération.

À Bercy, même les lieux célèbrent la puissance de l’État !

Ce n’est pas une visite au Ministère des Finances qui infirmerait sa thèse !  L’architecture elle même se fonde sur une symbolique médiévale affirmée par ses auteurs eux-mêmes. De larges douves protègent les habitants du château contre la populace qui envahit périodiquement l’autre Bercy, celui d’en face, celui du sport et des spectacles. Les bâtiments eux-mêmes sont pourvus de meurtrières vitrées là ou l’on s’attendrait à voir de larges fenêtres…

Après un contrôle de sécurité fait par d’authentiques douaniers dans un ancien octroi lui aussi garanti d’origine, on découvre deux longs bâtiments : Vauban, à droite, Colbert à gauche. Colbert, long bâtiment jouxtant les douves, au bout duquel se trouve le prestigieux hôtel des ministres.

Les choses sont dites : l’esprit d’aujourd’hui reste celui de Louis XIV, celui du pré-carré et des forteresses, celui de l’octroi de rentes, de monopoles et de la gestion de l’économie par l’État.

Soyons honnêtes ! Le bâtiment amiral enjambe la rue de Bercy et permet, sans se mélanger aux passants ordinaires, d’accéder à trois autres bâtiments situés le long de la rue de Bercy jusqu’à la gare de Lyon. Leurs noms rappellent d’autres grands serviteurs de la dynastie des rois Bourbons : Sully, Turgot, Necker. Sully, on comprend. Necker aussi, avec un peu de réflexion : un banquier aux idées partageuses et sociales qui écrit « l’éloge de Colbert », on reste dans l’air de notre temps, y compris pour les résultats. Mais Turgot ? Un libéral ! Serait-ce pour prouver que s’en prendre aux rentes et positions acquises pour libérer l’économie conduit tout droit à la sortie ?

Une administration arrêtée dans le temps

Notre administration se serait-elle arrêtée à la révolution ? Pas de Bonaparte, à qui l’on doit l’essentiel des structures de l’État moderne. Mais il est vrai que ce nom est aujourd’hui presque un gros mot. Pas de Jacques Rueff, qui a assaini les fondements de notre cinquième république après avoir servi les précédentes. Joseph Caillaux, homme de gauche, à la vie privée et aux opinions parfois sulfureuses il est vrai, qui a travaillé les questions fiscales et poussé l’impôt progressif sur le revenu a bien plus imprimé la troisième république que Necker le règne de Louis XVI.

Soyons honnêtes, il y a quelques noms du vingtième siècle à Bercy. Une allée Jean Monnet sépare et conduit à Colbert et Vauban. Jean Monnet menant aux hérauts du nationalisme économique et militaire, un comble ! Par ailleurs, entre salles et bureaux B4589 ou D3476, se glissent quelques salles aux noms plus illustres : hall Bérégovoy, salon d’honneur Michel Debré, centre de conférence Pierre Mendès-France. Tous d’après-guerre : ce ne sont plus les 4 ans de Vichy, mais plus d’un siècle et demi qui sont effacés de notre Histoire !

Et ces éléments du XXe ne sont que des sous-ensembles du Grand Siècle ! Décidément, Tocqueville avait raison, lui qui, pourtant, écrivait au XIXe…