Colonisation : ce passé qui ne passe pas

Les déclarations d’Emmanuel Macron sur la colonisation « crime contre l’humanité », puis sa rétractation partielle, ont relancé le débat sur un sujet qui clive profondément l’opinion française.

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Colonisation : ce passé qui ne passe pas

Publié le 11 mars 2017
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Par Yves Montenay.

Remarquons déjà que le texte complet de ces déclarations aurait dû nuancer les réactions. Mais il faut cesser de peser les nuances, et s’attaquer à l’utilité du débat lui-même. À notre avis, il n’a pas lieu d’être. Il encombre notre vie politique, ainsi que celle de nombreux autres pays. Car le mot « colonisation » recouvre des situations tellement différentes qu’on ne peut pas l’utiliser dans une analyse sérieuse. Sa connotation était en général positive dans le passé, mais est presque toujours négative à présent. Il faut donc oublier « la colonisation » et parler de « l’époque coloniale ».

L’exemple de l’esclavage est ambivalent

Un rappel historique permet de comprendre l’étendue des contradictions que porte le mot colonisation. Prenons l’exemple de l’esclavage.

Une première colonisation, en gros de la Renaissance à Napoléon, a vu les roitelets de la côte occidentale africaine vendre les populations de l’intérieur aux Européens, grâce notamment aux armes à feu vendues par ces derniers, armes qui leur permettaient de faire de nouveaux prisonniers. Les Européens les revendaient aux planteurs des Antilles et des Amériques. Cette traite européenne est très étudiée et sa mémoire est entretenue par les programmes scolaires occidentaux. C’est une composante importante et justifiée de la connotation négative de la colonisation. Je passe sur le fait que l’esclavage, déjà en usage dans l’Antiquité, semblait tout à fait naturel jusqu’à Voltaire et au-delà.

Une autre colonisation, principalement pendant la deuxième moitié du XIXe siècle, eut un effet inverse. Les Européens avaient alors aboli l’esclavage. Les armées françaises et anglaises entrèrent profondément en Afrique mettant un terme aux rafles génocidaires des Arabes qui profitaient de leurs armes à feu pour envoyer en esclavage les populations sahéliennes et d’Afrique orientale et centrale. À l’époque, ce fut une composante de la connotation positive du mot « colonisation ».

Une autre source de confusion est de ne pas distinguer l’époque de la conquête et celle de la gestion.

Des conquêtes comme les autres, sauf…

Les conquêtes ont souvent été sanglantes de part et d’autre, comme toutes les guerres, et sont d’ailleurs antérieures aux conventions de Genève parfois invoquées : la convention de 1864 ne porte que sur les blessés avec la création de la Croix-Rouge, celles sur les prisonniers et sur la protection des civils ne datent respectivement que de 1929 et 1949. Il n’y a donc aucune férocité particulière aux conquêtes coloniales, d’autant que certaines ont été pacifiques, comme le protectorat du Cambodge demandé par ce pays menacé de dépeçage par ses voisins.

La vraie question, aujourd’hui anachronique, est : « Pourquoi ces conquêtes ? ». Impérialisme, sentiment de supériorité, parfois racisme ? Oui, bien sûr, comme pour la plupart des conquêtes de l’histoire. Précisons qu’il y avait un énorme déséquilibre démographique entre le Nord et le Sud, qui donnait l’impression que certains pays étaient presque vides. C’était assez vrai pour certaines parties de l’Amérique, de l’Australie et de l’Afrique, mais pas pour l’Inde et la Chine. Face aux 41 millions d’Algériens et aux 94 millions d’Égyptiens d’aujourd’hui, on a oublié que chacun de ces deux pays avait environ 10 fois moins d’habitants que la France de l’époque lorsqu’une petite partie de l’armée française y a débarqué.

Pour les marxistes, la spécificité de l’aventure coloniale était d’offrir des débouchés à la production nationale. Ni l’observation ni le raisonnement ne le confirment :

  • L’observation nous montre que l’économie française n’a pas été renforcée, au contraire, par la période coloniale, tant budgétairement qu’industriellement.
  • Le raisonnement nous dit qu’un débouché doit être solvable : « qui n’a rien ne peut rien payer ». Les colonies françaises étaient très peu peuplées, contrairement aux britanniques. Leur populations étaient pauvres et n’avaient pas de ressources en devises (nécessaires pour que les producteurs français puissent payer leurs employés).  Pour les devises, il leur fallait exporter vers la métropole ou des pays tiers. Ce à quoi se sont efforcés, avec un succès limité, certains colons (vins d’Algérie, caoutchouc africain ou indochinois) et certains « indigènes » (cacao) grâce aux infrastructures payées surtout par la métropole et un peu par les ressources locales. Mais il devient alors très difficile de distinguer ce qui est « colonial » de ce qui est « activité économique normale ». Les pays qui, à l’indépendance, ont décidé que « tout » était à eux se sont la plupart du temps trouvés face à des coquilles vides ou des entreprises lourdement déficitaires après le départ des responsables coloniaux, ce qui illustre qu’on ne leur « prenait » rien … Et ils ont souvent ensuite demandé aux pays du Nord de revenir investir… Ce qui rétablit le sens initial du mot « exploitation » ( « mise en valeur »),  loin de son usage marxiste de « prélèvement indu ».

Le seul élément vraiment particulier des conquêtes coloniales est la concurrence entre États « modernes » : l’Allemagne, la France, l’Angleterre, les États-Unis, le Japon et, de façon différente, la Russie. Chacun savait que s’il tardait à s’installer outre-mer, un concurrent prendrait sa place : la France a devancé l’Italie en Tunisie et l’Allemagne au Maroc, dans ce dernier cas avec l’appui anglais et espagnol.

Finalement, dans l’ensemble, les conquêtes coloniales sont un épisode assez classique de l’histoire mondiale.

La gestion coloniale ?

Qu’en est-il de la gestion des colonies une fois conquises ? On enseigne en général au sud et assez souvent au nord que ce fut une suite de pillages, de répression et d’humiliations. Ce n’est pas faux au Congo belge où les sociétés locales étaient particulièrement faibles par rapport à l’Occident. Ailleurs, ce fut très variable et tout dépend à quoi on compare le régime colonial en place. À la situation en métropole ? Dans ce cas, il est clair que la masse de la population colonisée avait un niveau de vie et de liberté inférieur. Mais est-ce une comparaison pertinente ? Il vaudrait mieux comparer à la situation pré-coloniale et postcoloniale. Là aussi, la variété des situations empêche d’employer le mot « colonisation » de façon efficace.

Pour prendre le critère de l’humiliation, l’autorité nationale de ces pays aujourd’hui, du président au policier local, est-elle moins arrogante que celle de l’ancien pouvoir colonial ? Elle est en tout cas souvent plus corrompue.

Ce que j’ai connu directement ou par de très proches d’origine et d’opinions très variées, à savoir la fin de la période coloniale et les indépendances souvent « néocoloniales », c’est plutôt un développement paternaliste, sauf là où la guerre froide se combinant à l’objectif de prendre le pouvoir à tout prix, y compris la répression de la population que l’on était censé libérer, a entraîné des guerres catastrophiques pour toutes les parties comme au Vietnam ou en Algérie.

Sortir des blocages, confier l’analyse aux historiens

Mais l’analyse est aujourd’hui impossible, car elle oppose des sensibilités et des mémoires trop différentes, trop partielles et parfois imaginaires. L’objet de ce texte est justement donc sortir de ces oppositions de plus en plus anachroniques. Les responsables de part et d’autre sont presque tous morts et les conditions ont profondément changé au nord comme au sud. Le mot « colonisation » est devenu une arme politique qui masque les vrais problèmes de notre époque (voir ci-après l’opinion de l’Algérien Fellag). Arrêtons les anachronismes et laissons les historiens analyser « la période coloniale » comme ils analysent « l’époque gallo-romaine », coloniale elle aussi, avec sa conquête brutale, ses répressions et son « oeuvre civilisatrice ».

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  • Bonjour à toutes et à tous,
    Il est extrêmement difficile de « juger » des événements qui se sont passés il y a cent ans et plus avec les critères « occidentaux » d’aujourd’hui.
    Les périodes « coloniales » sont le fait de toutes les civilisations historiques qui en clair n’avaient pas d’autre moyen d’augmenter leurs richesses que d’aller casser la figure de leurs voisins pour leur prendre leurs terres et leurs biens.
    Cela a duré depuis la plus haute Antiquité jusqu’à l’émergence de la « méthode expérimentale » en Occident à la Renaissance qui a permis l’épanouissement de la civilisation technologique actuelle.
    Au passage, la méthode expérimentale a aussi permis le développement de l’hygiène et de la médecine – toujours « occidentales » à l’origine – grâce auxquelles 80% environ de la population mondiale est aujourd’hui en vie, tout simplement.
    Alors, personne n’a aucune raison de se sentir coupable d’être descendant de « colonisateur » par rapport à des descendants de « colonisés ».
    Surtout quand les réputés colonisateurs ont eux-mêmes été largement colonisés. Voir mes ancêtres corses et les habitants des côtes méditerranéennes de l’Europe, razziés pendant 1 000 ans par les pirates barbaresques du Maghreb et d’ailleurs … ce dont personne ne parle jamais.
    Amitiés,
    Pierre

    • Je suis d’accord. J’ajouterai qu’en 1830 quand l’armée française a débarqué en Algérie, le souvenir des Barbaresques était tout frais.
      Par contre, parler  » d’augmenter ses richesses » pour la colonisation française XIXe siècle (contrairement à celle, antérieure, des Antilles) ne correspond pas à la réalité : le moteur était géopolitique et non économique, quoique certains se soient fait des illusions à l’époque.

      • Re-,
        Je suis tout à fait en phase … Lors de la « seconde colonisation », l’Occident était rentré dans l’ère industrielle et était devenu capable de produire des richesses par lui-même …
        Mais il y a eu des tas d’illusions entre ceux qui voulaient aller apporter la civilisation aux peuples arriérés (style Jules Ferry) et ceux qui voulaient enrichir le pays … ce qui s’est révélé totalement faux par la suite …
        Mais cette phase a clairement dessiné les frontières actuelles de quasiment tous les Etat d’Afrique et du Moyen-Orient …
        Amitiés,
        Pierre

  • Effectivement, ce passé qui ne passe pas. « Ce débat n’a pas lieu d’être » selon vous. Bien sûr que oui. C tout simplement que la France ne veut pas regarder son passé colonial en face. Et ce n’est pas de jouer avec les mots « colonisation » ou « l’époque coloniale » qui va vous aider à vous pencher dessus. Pour vous aider, vous pouvez vous informer à ce sujet avec des livres de M. Charles-André Ageron, Olivier Le Cour Grand Maison ou encore le rapport de Michel Rocard au sujet des camps de regroupement des fellaghas algériens (crime dissimulé). Vous vous appercevrez de votre ignorance de l’histoire de la France et du déni qui vous anime sur la colonisation algérienne.

    • Bonjour Gladiator, Bonjour à toutes et à tous,
      La « colonisation » est une période passée à laquelle personne ne peut plus rien changer : il n’y a donc aucun « débat », juste de la recherche historique.
      Je veux bien « regarder … en face » tout ce que l’on veut, mais je refuse de me sentir « coupable » envers les chinois sous prétexte qu’en 1912-1913 mon grand-père combattait les « Pavillons Noirs » chinois à partir du Haut-Tonkin, ou coupable envers les maliens sous prétexte que le même grand-père patrouillait les sables de Tombouctou en 1920-25.
      Militaire de carrière, il faisait son boulot, et c’est tout. Je refuse aussi de considérer les gouvernements français d’alors comme « coupables » d’avoir ordonné lesdites actions, dans le contexte et avec la mentalité de l’époque, et encore plus de me sentir moi-même coupable de ces ordres.
      Alors libre à Charles-Robert Ageron de raconter ce qu’il veut sur la colonisation de l’Algérie ou à Olivier Le Cour Grandmaison de vaticiner sur « la colonisation » en général avec leurs idées philosophiques plus ou moins « engagées ».
      Il y a l’Histoire qui est ce qu’elle est, et aujourd’hui qu’il faut faire avancer au mieux vers demain : définir qui est « coupable » de quoi il y a cent ans et plus n’a AUCUN intérêt concret … pas plus que de se « repentir » d’actions advenues avant notre naissance …
      Amitiés,
      Pierre

    • C’est exactement ce genre de réactions je vise. Supposer que je ne connais pas la période coloniale est une affirmation gratuite, lisez mes livres et textes. Quant aux auteurs que vous citez ici, et que j’ai lus, ils sont justement l’exemple de l’exploitation de la colonisation comme fonds de commerce. Leurs affirmations sont partielles et très critiquables, notamment pour ce qui concerne la démographie, les famines et les pertes militaires. De plus l’Algérie, où je vais de temps en temps, ne résume pas la question coloniale, c’est au contraire un cas très particulier.

      • « La valise ou le cercueil »
        Les pieds noirs on été victimes d’une véritable épuration ethnique, que personne n’a jamais dénoncé.

  • J’insiste sur le fait mal connu que la colonisation a en gros coïncide avec l’explosion démographique occidentale, et la décolonisation avec l’explosion démographie du Sud, ce qui relativise les autres raisons plus Souvent évoquées.

    • Re-,
      Oui, très clairement … Les gens n’ayant plus rien à bouffer chez eux, ils « migraient ». C’est très clairement le cas dans ma Corse ancestrale, passée de 150 000 habitants en 1800 à 300 000 en 1880. Des tas de corses se sont retrouvés dans l’armée et l’administration coloniales françaises !
      Amitiés,
      Pierre

  • Bonjour,

    J’ai cinq commentaires à faire sur l’intéressant et mesuré article de M. Montenay : 

    1)-Il sous-évalue l’importance de la traite esclavagiste arabe qui dure depuis l’Hégire (expansion) du VIIe siècle, donc plus d’un millénaire, pour ne s’être terminée que récemment, dans les années 1960 dans le cas de l’Arabie Saoudite par exemple. Les ouvrages de Henri de Monfreid avant et pendant la 2e GM en témoignent. On raconte qu’il y aurait encore de l’esclavage dans certaines régions du Sahel.

    2)-Le second empire colonial de la France doit être vu comme redonnant à la France son rôle planétaire qu’elle avait perdu en 1763 avec le traité de Paris, perte confirmée ensuite avec celle de ses autres petits territoires coloniaux sous l’Empire. En 1815, la France n’a plus de colonies ou presque face à une Grande-Bretagne maîtresses des mers et de certains continents, à une Espagne qui contrôle l’autre moitié des Amériques et plusieurs puissances plus petites également présentes outre-mer. C’est donc avant tout une question de géopolitique et d’équilibre des puissances.

    3)-L’apport de la colonisation à de nombreux territoires ainsi libérés de la tyrannie de leurs anciens maîtres qui les maintenaient dans des conditions de sujétion féodale a été considérable. Chacun peut le mesurer aujourd’hui, certains de ces pays ont fait un bond en avant au minimum de un à deux siècles, pour d’autres de plusieurs siècles. Évidemment, depuis l’indépendance la suite est difficile à assurer.

    4)-Présenter une image relative à l’esclavage pour illustrer cet article est contre-productif et ne peut qu’alimenter les préjugés idéologiques des ignorants qui fustigent ce qu’ils ne connaissent pas. En réalité, les principales puissances coloniales occidentales avaient aboli l’esclavage lors du nouveau développement de la colonisation au XIXe siècle alors que la majorité des pays arabo-musulmans l’ont maintenu très tardivement.

    5)-Il faudrait enfin questionner les pratiques coloniales de pays comme les États-Unis, la Russie et le Chine qui se sont ajoutés d’immenses territoires par pure expansion coloniale. Alors? deux poids, deux mesures, pour eux c’est correct, mais pas pour les Européens?

    Merci.

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