« Tant pis, nos enfants paieront » de François Lenglet

Analyse du livre de François Lenglet, qui n’est pas sans failles, mais qui a le mérite de poser une saine réflexion.

Par Thierry Godefridi.

La France a perdu tout sens de l’orientation. Sur le plan de la politique économique et sur le plan de l’éthique politique. Gauche-droite, qui se souvient d’où elle vient et qui sait encore vers où elle va ?

De ce point de vue, à deux mois de l’élection présidentielle française, la (re)lecture de Tant pis ! Nos enfants paieront s’impose. Le constat qu’y dresse François Lenglet et les solutions qu’il y préconise ne sont pas sans faille, mais, du moins, cet ouvrage vif et provocateur a-t-il le mérite de susciter une saine et juste réflexion.

La dégringolade économique de la France

L’auteur y renvoie dos à dos les deux derniers présidents de la République et n’en pense pas mieux de leur prédécesseur. La « dégringolade économique » de la France ne date pas d’hier. Depuis 2001, la production de richesses n’a pas progressé ; depuis 2008, elle a décliné. Ne cherchez pas plus loin le pourquoi des « 6 millions d’inscrits au Pôle Emploi ».

S’y ajoutent le traumatisme des attentats de 2015 et de 2016 ainsi que la crise des migrants, certes vécue par procuration (les migrants seraient-ils moins déboussolés que le personnel politique français ?)

En matière d’immigration, le sentiment et le fantasme comptent au moins autant que la réalité.

Ces trois chocs contribuent au « stress social » et auraient des racines identiques, selon François Lenglet, à savoir la mondialisation qui a exacerbé les inégalités sociales, ne profiterait exclusivement qu’à un petit groupe de privilégiés et a débouché sur la contestation des élites et de leur projet (l’« extension sans limite et sans contre-pouvoir de l’économie de marché »), pas seulement en France, mais aussi ailleurs en Europe et aux États-Unis.

Les hommes, lorsqu’ils ont confiance, accumulent les risques et c’est ainsi qu’une économie robuste devient fragile.

La crise de 2008 étant d’origine bancaire, ne conviendrait-il pas de préciser qu’ont tendance à accumuler les risques surtout ceux qui les prennent avec l’argent des autres, par exemple de fieffés banquiers avides de juteuses commissions ?

Moins de frontières et trop de libéralisme : la cause de la crise ?

Le 15 septembre 2008, quand la banque d’affaires Lehman Brothers fait faillite, « la mondialisation fait un infarctus », selon l’expression François Lenglet. S’ensuivent la récession, le chômage et la crise de l’euro.

Comme toujours, avance-t-il encore, abaissement des frontières et libéralisation ont conduit au krach économique.

Cela aboutit à une demande d’autorité et à une résurgence de la souveraineté. Soit ! Mais, pourquoi l’Allemagne et d’autres s’en sont-ils mieux sortis que la France ?

Selon les chiffres cités par l’auteur, la France souffre d’une insuffisance quant au nombre d’heures travaillées dans la vie d’un actif, au nombre d’actifs au travail et au nombre d’emplois marchands.

Contrairement à l’Allemagne, au Royaume-Uni et aux États-Unis, « entre 2001 et 2016, la France n’a pas créé un emploi marchand. Par contre, elle a créé massivement des retraités, des chômeurs et des employés de la sphère publique. »

La population française ayant sur cette période augmenté de 5 millions de personnes, le défaut de création d’emplois marchands entraîna immanquablement une hausse des impôts – et de la dette publique, que « nos enfants paieront ».

La préférence française pour le chômage ?

La faible croissance n’explique pas à elle seule la stagnation de l’emploi marchand et l’augmentation du chômage. François Lenglet reconnaît que les règles de fonctionnement du marché du travail en constituent un facteur au moins aussi déterminant et, reprenant à son compte le titre d’un article qui démontrait que le sous-emploi résultait de choix collectifs implicites, il rappelle « la préférence française pour le chômage ». C’est une manière de dire.

Sans doute toute personne qui est ou a été chef d’entreprise en France (c’est le cas de l’auteur de cet article) parlerait plutôt d’une méconnaissance du monde de l’entreprise et d’une défiance viscérale à l’égard des entrepreneurs de la part de leurs salariés, de l’administration et du monde politique, peu d’entre eux ayant jamais créé une entreprise et, encore moins, cherché à la rentabiliser.

Aux prises avec un marché du travail vitrifié, l’entrepreneur français se déplace sur un terrain miné. Faut-il s’étonner de l’absence de création d’emplois marchands et de richesses ? « La croissance d’un pays, c’est le reflet d’une culture et d’une organisation économique nationale qui comptent au moins autant que les influences internationales », écrit François Lenglet avec lucidité. Traversez le pont de l’Europe à Strasbourg et constatez la différence : « d’un côté, Deutschland, de l’autre, Chômland, 3% de sans-emploi chez les Allemands ; plus de 10% chez les Français ». Séparés par quelques mètres à peine…

Et la réforme de la législation sur la travail ?

Le premier chapitre de Tant pis ! Nos enfants paieront s’intitule « L’éclipse française ». S’il s’agit d’une référence voulue, a contrario, au siècle des Lumières, c’est bien trouvé. Encore l’auteur, pour être pleinement convaincant, eût-il dû suivre son intuition et formuler, parmi ses « quelques idées simples » à la fin de l’ouvrage, celle, simple parmi toutes et d’une efficacité garantie (voyez encore l’Allemagne !), de réformer radicalement la législation française sur le travail, quand bien même les lycéens (!) y fussent-ils opposés.

Un candidat à l’élection présidentielle a-t-il inscrit ce point à son programme et aura-t-il l’intégrité et la fortitude de le réaliser ? À défaut, pour paraphraser François Lenglet, « dans un monde où les frontières sont rétablies, la France se retrouvera face à elle-même, et le spectacle ne sera guère réjouissant. »

Sur le web