Pour la mobilité sociale, brisons la barrière du langage !

« Les limites de mon langage sont les limites de mon monde » disait Ludwig Wittgenstein, hé bien repoussons-les pour le bénéfice de tous !

Par Gabriel Delauney.

Pour avoir un pays de plein emploi il est convenu d’abaisser les charges sur les entreprises et de solliciter l’intelligence nationale en la laissant s’exprimer, et ce par le retrait de régulations étouffantes. De telle manière on sauve un pays, et chacun est théoriquement en mesure de se tailler une vie sociale et professionnelle conformément à sa vision de la conquête du bonheur.

Mais n’avez-vous jamais tiqué, à l’occasion d’une conversation où vous et votre interlocuteur échangiez vos identités et métiers ou même lors de la lecture d’un article, en entendant le nom barbare d’une profession/d’une science dont vous ne soupçonniez même pas l’existence ?

Généralement en prospectant dans l’instant, en demandant des précisions à son interlocuteur ou à un moteur de recherche, on en vient à découvrir un univers qui nous était inconnu, car inaccessible, n’étant pas légendé dans notre monde.

Un univers qui peut nous plaire, nous faire envie, davantage que l’univers professionnel dans lequel nous sommes, mais un univers que nous ne connaissions pas, n’ayant pas de nom. Comment dès lors aurions nous pu songer à nous y aventurer ?

Un test rapide du langage

Faisons un test rapide ; Œnologue, Entomologiste, Taxidermiste, Thanatopracteur, Rudologue, Tribologue, Ostréiculteur, Conchyliculteur.

Un œnologue supervise tous les stades de la production du vin, un entomologiste est un scientifique qui a pour domaine d’étude les insectes, un taxidermiste empaille les animaux, un thanatopracteur s’occupe quant à lui de cadavres humains, le rudologue pratique l’étude systématique des déchets, des biens et des espaces déclassés, le tribologue étudie les phénomènes susceptibles de se produire entre deux systèmes matériels en contact, l’ostréiculteur élève des huîtres et enfin le conchyliculteur fait de même mais avec toutes sortes de coquillages.

Avec un minimum de vécu ou de culture, certaines (toutes ? Bravo !) de ces professions étaient pour vous des réalités évidentes et ce même avant la venue de ces définitions. Mais cela serait-il forcément le cas pour 100% des adolescents auxquels on demande les souhaits d’orientations dès la classe de 3ème ?

Évidemment que non, et ainsi beaucoup ne connaîtront  pas ces métiers et ne s’y épanouiront jamais.

Bien sur il suffirait de leur permettre de mettre un nom sur chaque profession, mais il y aurait nécessairement des ratés, des gâchis, des occasions manquées.

Pour un vrai libre-arbitre

Il nous faut donc doter d’un second nom une bonne partie des professions, pour la mobilité sociale, pour un vrai libre-arbitre.

Je propose donc, dans l’éventualité de l’instauration d’un gouvernement libéral et soucieux de servir le plus grand nombre, les noms suivants ; Vinologue, Insectologue, Empailleur, Esthéticien mortuaire, Déchettier, Contactologue, Huitrier, Coquillagier.

Bien entendu ces termes ne devront pas supprimer les anciennes dénominations, les deux seront légitimes ; voilà tout.

Cela n’est pas tout, la dominante gréco-latine dans le nom des sciences est nuisible.

Cela n’aura échappé à personne, mais le grec ancien et le latin sont des langues mortes, intelligibles pour une infime partie de la population. De plus je ne crois pas me tromper en affirmant que les personnes ayant le plus de raisons de vouloir échapper à un atavisme professionnel (les enfants d’ouvriers par exemple) sont loin d’être les plus grand aficionados de ces langues.

Comment pourraient-ils songer à l’existence d’un vaste nombre de sciences ou de professions, si leurs noms les condamnent à l’anonymat ?

Comment pourraient-ils songer à devenir des spécialistes dans ces domaines ?

Comment pourraient-ils même – qu’ils demeurent ouvriers, artisans, agriculteurs – se cultiver en autodidacte s’ils ne connaissent pas le nom de la plupart des sciences du monde ?

Pensez-vous crédible de voir n’importe quel individu être féru d’entomologie (la science des insectes, du grec én-tom-on « découpé », l’anatomie des insectes étant en trois parties : tête, thorax, abdomen) ; de vexillologie (science des drapeaux, terme issu de vexillum, nom de l’étendard dans les armées romaines) ; de Sigillographie (science des sceaux, du latin sigillum), de numismatique (des pièces de monnaie et médailles, du latin numisma, « pièce de monnaie ») etc. ?

Non, et ce pour la simple et bonne raison que l’on ne peut connaitre ce que l’on ne peut nommer, quelle personne songerait à s’intéresser à un pays dont elle ne connait pas le nom ?

Là encore il faut baptiser d’un autre nom les sciences, et je propose pour commencer les termes suivants ; Insectologie, Drapeaulogie, Sceau-ologie, Monétologie.

Oh bien sur il ne s’agit pas de supprimer les noms traditionnels, disons qu’ils partageront leur légitimité avec les nouveaux noms.

Dans un CV ou dans une conversation, il sera tout aussi juste de dire Insectologie qu’Entomologie par exemple, l’emploi de l’un des deux termes sera sans doute privilégié par une personne selon sa volonté d’intelligibilité, son degré personnel de purisme ou son désir de valorisation.

Quoi qu’il en soit tout n’en serait que plus intelligible, pour le plus grand bonheur de ceux qui veulent se tracer une voie, et de ceux qui veulent accumuler des connaissances sur le monde qui les entoure.

« Les limites de mon langage sont les limites de mon monde » disait Ludwig Wittgenstein, hé bien repoussons-les pour le bénéfice de tous !