La tourmente turque profite pour l’instant à Erdogan

Attentats, Syrie, réfugiés : la Turquie est dans la tourmente et son président en profite pour consolider son pouvoir.

Par Yves Montenay.

La tourmente turque profite pour l’instant à Erdogan
By: Presidencia de la República MexicanaCC BY 2.0

L’opinion confond allègrement les trois guerres qui agitent la Turquie :

  • contre l’État Islamique,
  • contre la rébellion kurde du PKK (parti des travailleurs du Kurdistan)
  • et contre la confrérie religieuse du prédicateur Fethullah Gülen.

Les deux premières multiplient les attentats sanglants, la troisième est accusée d’avoir orchestré le coup d’État raté le 15 juillet 2016, qui a plongé le pays dans une gigantesque purge. « Honte aux pays qui soutiennent le terrorisme. On les voit à la télévision : les États-Unis, la France, l’Angleterre ». Le quotidien pro-gouvernemental Sabah évoque « un attentat orchestré  » depuis l’étranger (par les États-Unis et l’Occident), conformément aux allusions du président Recep Tayyip Erdogan.

Des journalistes proches de l’AKP, parti du président, ont accusé la CIA d’avoir inspiré ou organisé des attentats, pour « se venger du succès diplomatique du président », à savoir les négociations sur la Syrie sans les États-Unis, entre Ankara, Moscou et Téhéran. Il s’agit d’obtenir « un cessez le feu honorable » entre les rebelles soutenus par la Turquie et le régime syrien soutenu par la Russie et l’Iran. L’accord vient d’être appliqué à la zone fournissant Damas en eau, rendue au régime en échange du départ pacifique des rebelles.

Pourquoi est-ce une « victoire » contre l’Amérique ? Parce que cette dernière a abandonné les rebelles « démocrates », dont certains n’ont eu d’autre choix que de se rallier à la Turquie. Mais aussi pour la punir d’aider les combattants kurdes syriens du PYD. Et enfin parce qu’elle est accusée de soutenir l’EI, donc ses attentats en Turquie, ce qui me semble imaginaire.

Les États-Unis semblent avoir réagi en renforçant leur présence sur le terrain par la livraison de chars aux combattants anti-EI regroupant le PYD et des Arabes locaux… groupe à ne pas confondre avec des « rebelles », car il ne s’est pas opposé au régime de Damas qui n’est pas présent dans cette région. Mais que se passera-t-il si l’État Islamique disparaît et que ce groupe  sunnite se retrouve face au régime et menacé sur ses arrières par la Turquie ?

Les réfugiés syriens, fardeau et atout

Il y a environ 2,5 millions de réfugiés syriens en Turquie. Ils peuvent changer l’équilibre ethnique dans les provinces frontalières au profit des minorités arabes. Toutefois dans la province de Hatay, ex Alexandrette, si un tiers de la population est arabophone, elle est alaouite, alors que les réfugiés sont sunnites et ne devraient donc pas constituer un bloc arabe contre les Turcs.

Erdogan est favorable aux réfugiés par solidarité sunnite et parce qu’il estime qu’ils voteront AKP. Il souhaite donc leur naturalisation, mais pas trop rapidement car, tant qu’ils restent étrangers, les réfugiés servent à faire chanter l’Europe : envoyez de l’argent, laissez-nous réprimer tranquillement et torpiller des négociations inter-chypriotes, sinon nous poussons les réfugiés dans les iles grecques.

Erdogan en profite pour lancer sa nouvelle constitution

Le président a profité de tout cela pour faire approuver par le parlement turc une nouvelle Constitution hyper-présidentielle, grâce à l’appui du parti nationaliste MHP. Cette Constitution sera soumise à référendum en avril 2017. Elle prévoit la suppression du poste de Premier ministre et la fin de la séparation des pouvoirs au bénéfice du président : il pourra intervenir dans le fonctionnement du législatif et judiciaire. Aujourd’hui, il ne le fait que par son poids personnel, demain ce sera de plein droit. Un des fondements de la démocratie disparaît.

Mais la situation est acrobatique

Le président Erdogan se veut le champion de l’islam sunnite. Il a donc longtemps soutenu les rebelles et, de fait, pendant plusieurs années, l’État Islamique, face à un Bachar El-Assad chiite. Son rival est l’Iran chiite. Mais voici que la coalition russo-iranienne pro-chiite a pris militairement l’avantage, l’obligeant à s’y rallier, quitte à heurter l’opinion turque, du moins si elle sort de sa paranoïa.

Par ailleurs, son succès économique avec la libéralisation de l’économie et la croissance du niveau de vie appartient maintenant au passé, notamment du fait de la réserve croissante des investisseurs européens et de la désorganisation des entreprises par les purges. Concrètement, pour les citoyens et les entreprises turques, il fallait trois livres pour un dollar début octobre, il en faut quatre maintenant, avec l’inflation que cela entraîne, et l’alourdissement des dettes en dollars et en euros qui pèsent sur les entreprises.

Donc un faisceau de contradictions internes et externes qui rendent la situation de plus en plus acrobatique à terme.

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