La leçon que Donald Trump retiendra du mandat d’Obama

Le grand Président est celui qui a de la chance, se trouvant au bon moment au bon endroit. Obama s’est situé à mi-chemin, et l’avenir nous dira ce qu’il en est pour Donald Trump.

Par Guy Sorman.

La leçon que Donald Trump retiendra du mandat d'Obama
By: Marc NozellCC BY 2.0

Un grand chef d’État définit une époque et façonne les événements ; du moins est-ce la définition commune. Napoléon, admiré par les Français (on se demande pourquoi, tant il en a tué) et honni dans le reste de l’Europe, fut « grand ». Tandis que du Roi Louis Philippe, qui fit régner la paix et une certaine prospérité, il reste le souvenir d’un style d’ameublement. La postérité est une justice cruelle. Pour Obama, aux États-Unis, le jugement partisan domine : grand pour les Démocrates, médiocre dans l’estimation des Républicains.

Mais la question n’est-elle pas mal formulée, fondée sur une erreur d’appréciation des pouvoirs réels du Président ? La Constitution américaine fut rédigée de manière à ce que le chef de l’État ne soit pas un monarque : aucun geste significatif ne lui est possible sans de multiples autorisations des Parlementaires, d’une foule de conseillers juridiques et sous le regard sévère de la Cour Suprême. Le Président peut peu, à l’intérieur comme à l’extérieur ; voici pourquoi, en huit ans, le bilan d’Obama se résume en un seul succès significatif, dit Obamacare, l’extension de l’assurance maladie à trente millions de citoyens démunis.

Ce n’est pas rien, les intéressés en sont satisfaits, les Démocrates en sont fiers, mais les Républicains n’ont jamais accepté cette incursion de l’État fédéral dans la vie privée des Américains. Obamacare sera démantelé, si bien qu’Obama ne laisse rien de tangible en héritage. Les autres initiatives prises au cours de ses deux mandats furent symboliques : en faveur des minorités, des Noirs, des transgenres, des immigrants.

Obama a accompagné, pas créé

Dans la vie d’une nation, ces symboles sont importants, sans plus : la situation réelle des Noirs, par exemple, n’a cessé de s’améliorer, parce que le racisme régresse spontanément et que le nombre d’emplois a augmenté. Obama a accompagné cette dynamique de la société et de l’économie, il ne l’a pas créée. Au moins ne l’aura-t-il pas contrariée : ne pas nuire en politique comme en médecine devrait être le premier précepte.

Deux événements considérables, intervenus sous la Présidence d’Obama, lui ont totalement échappé : le mariage homosexuel imposé par la Cour Suprême et la légalisation du cannabis, institué par des référendums locaux. En politique intérieure, le Président détient avant tout le pouvoir de la parole, Pulpit Power : la Maison Blanche est la chaire la plus influente du pays. On s’en sert pour exhorter et pour montrer l’exemple. Que les Obama furent exemplaires n’est pas indifférent dans un pays où les familles noires sont souvent en lambeaux. Grand Président ? Par la dignité de son comportement certainement.

La politique étrangère d’Obama contestée

L’appréciation de sa politique étrangère est plus difficile encore. Le Président détient là plus de pouvoir, mais sous le contrôle du Sénat, des médias et de l’opinion. À droite, on lui reproche sa mollesse face à l’Iran, à l’impérialisme chinois et aux incursions russes en Crimée et en Syrie. Sans doute les Chinois et les Russes auraient-ils reculé, confrontés à la détermination belliqueuse d’un George W. Bush ou d’un Ronald Reagan. Mais Obama a été élu parce que pacifiste et pour ramener les troupes américaines « à la maison ». Ce qu’il a fait : rares, sous sa Présidence, furent les soldats américains morts au combat.

Pour le peuple américain, cela compte, plus que de mourir pour la Syrie, l’Ukraine ou les Spratleys. On peut regretter, comme les Républicains s’y emploient, qu’Obama ne soit pas parti en guerre contre Bashar el-Assad, mais était-il souhaitable qu’il trahisse son mandat populaire ? Obama se sera cantonné à une guerre secrète, avec les forces spéciales et des drones, éliminant plusieurs milliers de combattants djihadistes, Oussama ben Laden inclus. Le grand Président n’est-il pas celui qui respecte le vœu de ses électeurs ? Un critère rarement retenu, mais il me semble qu’il devrait l’être.

Souvent, j’ai écrit que le Président américain était un Gulliver ficelé par des nains : Obama en est la preuve. Certains de ses prédécesseurs nous paraissent s’être affranchis de ces liens ; c’est parce que les événements ont défini ces grands Présidents plus qu’eux-mêmes ont défini les événements. Considérez Abraham Lincoln : la guerre civile lui a été imposée, il l’a emportée et il lui a donné une signification qu’elle n’avait pas au départ, la fin de l’esclavage. Les circonstances ont défini Lincoln, davantage que l’inverse.

Il en alla pareillement pour Franklin Roosevelt qui n’avait d’autre choix que gagner une guerre à laquelle il aurait préféré ne pas participer. Ronald Reagan connut une double chance, une nouvelle économie définie par internet qu’il n’avait pas inventée et l’effondrement de l’Union soviétique qu’il n’avait pas provoqué. Les Américains le perçoivent aujourd’hui, comme un de leurs meilleurs Présidents.

Napoléon 1er, on y revient, estimait que, pour gagner une bataille, il convenait d’avoir de la chance. Le grand Président est celui qui a de la chance, se trouvant au bon moment au bon endroit. Obama s’est situé à mi-chemin, trop réservé pour être totalement chanceux et jamais confronté à une crise majeure ; il n’en aura pas provoqué non plus. Le lecteur aura constaté que je ne crédite pas Obama pour le regain économique aux États-Unis : parce qu’il n’est pour rien dans ce cycle, de même que George W. Bush n’était guère responsable de la crise de 2008. Un Président n’est que Président, ce que Trump va découvrir.

Sur le web