Présidentielle : l’illusion Macron ?

Emmanuel Macron au forum de Davos en janvier 2016 (Crédits : World Economic Forum, CC-BY-NC-SA 2.0)

Les Français prennent un malin plaisir à offrir de mauvaises rimes au mot Présidence : après avoir porté l’incompétence à l’Élysée, vont-ils opter pour l’inexpérience ?

Par Pierre Deruby.

Emmanuel Macron au forum de Davos en janvier 2016
Emmanuel Macron au forum de Davos en janvier 2016 (Crédits : World Economic Forum, CC-BY-NC-SA 2.0)

Si l’on en juge par les dernières enquêtes d’opinion qui donnent Emmanuel Macron vainqueur à 52% dans un éventuel duel de second tour face à François Fillon, c’est bien ce qui nous pend au nez. Mais voila, comme les sondages se sont plantés comme jamais ces derniers temps, certains se rassurent à bon compte, persuadés que c’est désormais la norme. Ce en quoi ils ont tort.

Car il ne faut pas sous-estimer la tendance de nos compatriotes à privilégier la forme au détriment du fond. Les exemples sont légion qui montrent que nous vivons dans une société d’apparences, où les experts en image et en communication mènent le jeu. De ce point de vue, le Benjamin Candidat se révèle un virtuose dans l’art de surfer sur les illusions de ceux qui ont envers lui une attirance plus émotionnelle que raisonnée.

À moins que leur raisonnement ne soit simplement vicié par leur envie d’accorder une prime – excessive – à la fraîcheur et à la nouveauté.

Majoritairement, les Français sont désabusés vis-à-vis de leur classe politique (de gouvernement) à laquelle ils reprochent de n’avoir pas su enrayer le déclin du pays et, par là même, de n’avoir pas su mieux les protéger contre les risques de natures diverses auxquels ils sont exposés. Comme si eux-mêmes n’avaient aucune responsabilité dans les dérives observées, et que seul l’État protecteur devait assumer les échecs répétés dont ils ne seraient que les comptables. De simples observateurs, pas des acteurs.

Macron l’homme providentiel ?

Incapables de tirer les leçons de leurs erreurs d’analyse, ils sont prêts à récidiver en croyant encore en l’homme providentiel, susceptible de sortir le pays du mauvais chemin sur lequel il est engagé. La droite comme la gauche les ayant déçus, ils les rejettent l’une et l’autre en se répartissant en plusieurs catégories :

• Ceux qui ne s’intéressent pas ou plus à la politique. Ils s’abstiennent ou votent blanc.
• Ceux qui souhaitent un changement radical. Ils votent pour les extrêmes, droite ou gauche.
• Ceux qui veulent un renouvellement de la classe politique sans remettre totalement en cause le modèle actuel. Ils votent pour le centre (quand il est représenté) ou pour les « attrape-tout-anti-système » qui se prétendent ni de droite, ni de gauche.

La voie restante est donc étroite, très étroite pour les partis traditionnels. S’ils remportent néanmoins l’élection, leur victoire acquise – partiellement – dans un rejet de l’adversaire plus que dans une adhésion à leur projet, sera une victoire fragile annonçant des lendemains difficiles.

Le calcul est simple : un candidat recueillant 30% des suffrages au 1er tour et qui sort vainqueur du second (quel que soit son score) face à une abstention de 20% et 5% de votes blancs et nuls (références présidentielle 2012), n’a en réalité le soutien que de 22.5% du corps électoral. Il a beau être légitime, il n’en est pas moins faible.

Ces handicaps rédhibitoires

Le même problème se pose, bien entendu, aux candidats de l’extrême, aux centristes, et aux « attrape-tout-anti-système », en l’occurrence Emmanuel Macron pour l’élection 2017.

Mais il s’y ajoute, pour ce dernier, quatre autres handicaps rédhibitoires : une totale inexpérience des dossiers autres qu’économiques, une absence de visibilité sur ce que pourraient être la future équipe gouvernementale et la majorité qui la soutiendrait, un positionnement politique mensonger, et un programme flou faisant de larges impasses sur des thèmes majeurs y compris économiques.

La carrière d’Emmanuel Macron est assez simple à résumer : 4 ans d’Inspection des Finances, 4 ans banquier d’affaires puis associé-gérant à la Banque Rotschild, 2 ans Secrétaire Général Adjoint de la Présidence de la République auprès de François Hollande, 2 ans ministre de l’Industrie, de l’Économie et du Numérique.

Sachant qu’il n’a jamais eu le moindre mandat électif, ni au niveau local, ni au niveau national, il n’est pas indécent de s’interroger sur ce que, à 39 ans, il a pu assimiler en dehors de ses propres fonctions, des principaux dossiers de l’État auxquels il n’a pas eu accès : Europe, Diplomatie Internationale, Défense, Sécurité, Enseignement, Environnement…

La France ne peut plus attendre

Certes, il pourra s’entourer de spécialistes qui lui apporteront un savoir-faire sur ces questions mais il en sera d’autant plus dépendant qu’il ne les maîtrisera pas lui-même. La France a-t-elle le temps d’attendre qu’il apprenne sur le tas son métier, même s’il est probable qu’il le ferait plus vite que son prédécesseur ?

Qu’un Président soit élu est une chose. Qu’il ait les moyens d’agir en est une autre. Qui aujourd’hui, parmi ceux qui le voient Président, est en mesure de dire quelle pourrait être son équipe gouvernementale et la majorité parlementaire dont il aura besoin pour gouverner (cf. plus bas) ? L’absence de réponse à cette question devrait ôter toute crédibilité à cette candidature auprès des électeurs de bon sens.

En réalité, le positionnement politique de ce personnage est mensonger. Il est clairement de gauche, ce qui n’est pas un péché en soi, mais mériterait d’être affirmé haut et clair. Son passé en tant que membre du parti socialiste de 2006 à 2009, ses fonctions auprès de François Hollande, puis dans le gouvernement de Manuel Valls, ses prises de position en faveur du maintien des 35 heures (décembre 2016) ou d’un droit au chômage en cas de démission, ne laissent aucune ambigüité … sauf sur cette honte apparente à se présenter pour ce qu’il est réellement.

Quant à l’étiquette « anti-système » que s’attribue ce pur produit de l’ENA, dans quel projet de réforme des institutions trouve-t-elle sa concrétisation ? Seul élément visible, mais ô combien inquiétant, son appel aux candidatures spontanées de citoyens le soutenant en vue des prochaines législatives. Le résultat est sans surprise : c’est majoritairement dans la tranche 20-35 ans que les réponses arrivent (cf. la rubrique « suivez en marche » sur le site du candidat).

En réalité, la stratégie de « l’intéressé » pour obtenir la victoire est de plus en plus limpide : il mise, malgré ses dénégations, sur un affaiblissement du candidat socialiste (issu de la primaire) tel que celui-ci se désistera en sa faveur dès le 1er tour. C’est la seule option qui peut lui permettre de gagner, et il y croit dur comme fer. Mais alors qui sera-t-il, sinon le candidat d’un ex-PS refondé sous les couleurs d’En Marche ?

Quant à son programme, on peut lire sur son site : « L’heure n’est plus aux demi-mesures car, comme nous le savons tous, c’est le système tout entier qui doit changer ». Soit, mais est-ce cohérent d’affirmer vouloir le redressement économique du pays et, dans le même temps, de critiquer fermement les seules mesures allant dans ce sens quand elles viennent d’un autre candidat ? Comment inverser la dérive de l’endettement public qui conduit le pays vers une situation comparable à celle de la Grèce ? C’est le grand mutisme sur cette question capitale, et sur tant d’autres essentielles pour l’avenir du pays.

À y regarder de près, Emmanuel Macron est un homme dangereux, car il est habile. En faisant croire qu’il est possible de remplacer efficacement la classe politique actuelle par des citoyens simplement armés de bonne volonté et de compétences incertaines, il trompe son monde, et il le sait.