La droite aussi a sa version du politiquement correct

Accuser la gauche ou les médias conventionnels et leur «partialité» est la version patriotiquement correcte de la dénonciation des grands groupes et du capitalisme.

Par Alex Nowrasteh, depuis les États-Unis.

La droite aussi a sa version du politiquement correct
By: Evan GuestCC BY 2.0

Le président-élu Donald Trump n’a pas de complexe quand il s’agit d’évoquer le «gros problème de ce pays» : le politiquement correct.

C’est ce politiquement correct que Trump rend responsable de l’attaque du nightclub Pulse à Orlando (« Ils ont placé le politiquement correct au-dessus du bon sens, au-dessus de votre sécurité et au-dessus de tout le reste», a-t-il déclaré sur Twitter) et de la montée en puissance de l’État islamique. Ses électeurs sont d’accord (et il faut peut-être y voir la raison même de sa victoire).

Donald Trump n’est pas un cas isolé. Depuis une dizaine d’années, le politiquement correct est devenu l’un des principaux épouvantails que brandit la droite, un cri de ralliement contre toutes les dérives de la gauche et des États-Unis.

Les auteurs conservateurs noircissent des pages entières se plaignant du politiquement correct qui musèle la parole et qui promeut des théories sans intérêt sur les «structures du pouvoir» fondées sur le patriarcat, la race et la victimisation généralisée. Forbes a accusé le politiquement correct de «bâillonner la liberté d’expression». Le Daily Caller est même allé jusqu’à affirmer qu’il «tuait des Américains».

Vision nationaliste du politiquement correct

Mais les conservateurs ont leur propre version nationaliste du politiquement correct, leur propre corpus de règles réglementant la parole, les comportements, et décrétant quelles opinions sont acceptables. C’est ce que j’appelle le «patriotiquement correct».

C’est une défense totale, sans nuance et sans compromis du nationalisme américain, de son histoire et de certains de ses idéaux, partialement choisis. Au centre de cette thèse se trouve la croyance qu’aux États-Unis il n’existe aucun problème qui ne puisse être résolu par un surplus de patriotisme imposé via la pression populaire, le boycott et les politiques publiques, afin d’annihiler les influences étrangères et non-américaines.

Ne pas faire preuve d’assez de patriotisme devant les chantres du patriotiquement correct c’est risquer une mise au ban de la société et de voir sa carrière se briser. Les critiques justifiées sur les échecs des politiques publiques sont étouffées et la responsabilité de la guerre d’Irak, par exemple, est rejetée sur les Américains qui n’ont pas assez soutenu l’effort de guerre.

L’antécédent de la guerre en Irak

Suite au 11 septembre, alors que la guerre d’Irak se profilait, David Frum a accusé ceux qui s’y opposaient d’être anti-Américains. Jonah Goldberg a écrit que les opposants à la guerre «ne  savent s’enflammer que pour la perfidie de notre propre président».

Le conservateur «mouche du coche», Robert «Buzz» Patterson, est allé encore plus loin qualifiant de «traîtres» la grande majorité du parti démocrate, d’Hollywood, des grands médias, des campus et de nombreuses autres organisations. Le refus du gouvernement français d’envahir l’Irak a incité le Congrès à rebaptiser dans ses propres cafétérias les «French Fries» en «freedom fries», version 21ème siècle du «liberty cabbage». Lorsque les Dixie Chicks se sont opposées à la guerre d’Irak, de nombreuses stations de radio ont arrêté de diffuser leur musique afin de ne pas «heurter» leurs auditeurs. Des fans ont détruit leurs albums lors de grotesques manifestations publiques. La radio est devenue un « safe space » (ndt : espace intellectuellement sécurisé où l’on serait protégé de propos offensants).

L’hymne national américain

Plus récemment, Colin Kaepernick, quarterback de l’équipe de football américain des 49er, s’est assis puis a posé un genou à terre durant l’hymne national afin de dénoncer les violences policières. Tomi Lahren, présentateur de « Final Thoughts », s’est alors lancé dans une diatribe incohérente sur les soldats qui meurent pour la liberté d’expression de Kaepernick, celui-ci devrait donc se taire et se lever pour l’hymne national. Certains fans ont même brûlé son maillot en signe de protestation.

D’autres ont soutenu que s’il n’aimait pas l’Amérique, il ferait mieux de «se barrer». Le mythe de l’existence d’une règle de la NFL (Ligue nationale de football américain) obligeant les joueurs à se lever pour l’hymne a été propagé afin de légitimer l’indignation et de pointer du doigt le double standard de la NFL qui, d’un côté, tolère les manifestations anti-américaines et, de l’autre, inflige une amende aux joueurs qui portent des lacets de couleurs différentes. Dans un tel scenario, les patriotes sont les victimes d’une structure du pouvoir qui sert l’élite de gauche.

Sur Twitter, le Représentant républicain de l’État de New York, Lee Zeldin, a déclaré que «Kaepernick ferait mieux d’avoir une pensée pour les militaires qui risquent leurs vies pour protéger sa liberté d’être à la fois riche et antipatriotique». La micro-agression de Kaepernick a même offensé la juge de la Cour suprême Ruth Bader Ginsburg, orientée à gauche, qui a qualifié cet acte de protestation «de stupide et d’irrespectueux», parole qu’elle rétractera par la suite.

Patriotiquement correct

Croire en l’exceptionnalisme américain c’est voir comme une capitulation tout ce qui serait un cran en-dessous du chauvinisme qui se frappe fièrement la poitrine.

Les fonctionnaires syndiqués qui ne peuvent pas être licenciés font mal leur travail et pensent davantage à étendre leur propre pouvoir qu’à accomplir leur mission ; exceptés les policiers et gardes-frontières qui sont, eux, désintéressés et dévoués à leur travail. Le taux de criminalité est élevé et en hausse mais quand les faits démontrent qu’il a en réalité diminué de manière substantielle au cours des décennies, le patriotiquement correct rétorque en faisant appel aux sentiments refoulés de l’homme ordinaire.

Jim Geraghty, journaliste au National Review, est l’un des opposants majeurs du patriotiquement correct. Face à l’indignation suscitée par Jeb Bush et sa femme Columba parce qu’ils s’xpriment en espagnol chez eux, il répond «En quoi ça vous regarde ?» et ajoute qu’il y a «un manque de confiance dans notre culture tout à fait effarant si nous nous sentons réellement menacés par l’usage de langues étrangères dans la sphère privée du foyer familial.»

Contre l’immigration clandestine

Se plaindre du politiquement correct est patriotiquement correct. Les partisans de ce dernier utilisent des mots vides de sens comme «clandestin» ou «immigrant clandestin» ou «étranger clandestin» pour décrire les étrangers qui ne respectent pas nos lois migratoires.

Leurs opposants, quant à eux, soutiennent «l’ouverture des frontières» ou la «shamnesty» (ndt : terme négatif associant «arnaque» à «amnistie» pour évoquer les mesures de régularisation des clandestins) pour 30 millions d’envahisseurs étrangers en situation irrégulière.

La punition sera l’expulsion du territoire parce que «nous sommes un État de droit» et qu’ils «n’ont pas fait la queue», bien qu’il n’existe aucune file. Il faut garder en tête que les partisans du patriotiquement correct ne sont jamais anti-immigration mais seulement contre l’immigration clandestine, quand bien même ils cherchent pourtant à réduire l’immigration régulière.

Le mouvement «Black Lives Matter» est raciste car il insinue que la vie des noirs aurait plus de valeur que celle des autres. Mais le mouvement «Blue Lives Matter» n’insinue certainement pas que la vie des policiers vaille plus que la nôtre. Interdire l’Islam ou l’immigration musulmane est une mesure de sécurité nécessaire, mais les homosexuels ne devraient pas être autorisés à se marier car cela violerait la liberté religieuse.

Les personnes transgenres sont susceptibles de se rendre dans les toilettes pour femmes avec des intentions perverses, mais Donald Trump entrant sans prévenir dans les vestiaires d’un concours de beauté au milieu de jeunes filles mineures nues n’est qu’une preuve de la «partialité des médias».

Dénonciation partiale de la partialité

Le terrorisme «menace notre existence» bien que la probabilité d’être tué au cours d’une telle attaque est d’environ une sur 3,2 millions par an. Prononcer les mots « Islam radical » pour parler de terrorisme est une formule incantatoire indispensable pour lutter contre cette menace.

Lorsque le fondateur des yaourts Chobani, Hamdi Ulukaya, décide d’employer des réfugiés dans ses usines c’est parce qu’il est lié à des «personnalités de l’économie mondialisée». Brandir un drapeau mexicain sur le sol américain signifie que vous haïssez les États-Unis, mais brandir le drapeau confédéré signifie simplement que vous êtes fiers de votre héritage. Utiliser «Joyeuses fêtes» au lieu de «Joyeux Noël» requiert un avertissement «contenu pouvant choquer».

Accuser la gauche ou les médias conventionnels et leur «partialité» est la version patriotiquement correcte de la dénonciation des grands groupes et du capitalisme. La notion patriotiquement correcte soutenant qu’il serait «préférable d’être gouverné par les 2000 premières personnes de l’annuaire de Boston plutôt que par les 2000 personnes de l’Université d’Harvard » – car les premiers font preuve de «bon sens» et que «les élites intellectuelles», malgré toutes les preuves du contraire, ne connaissent rien à rien – ne peut être défendue que si on est totalement coupé de la réalité. Les Américains blancs et pauvres sont victimes des bouleversements économiques et de la mondialisation sur lesquels ils n’ont aucun contrôle mais les noirs et les hispaniques qui sont pauvres le doivent à leurs cultures déficientes.

Les défenseurs du patriotiquement correct sont heurtés dès qu’ils entendent des inconnus parler une autre langue que l’anglais. Cela ne vous rappelle-t-il pas les défenseurs du politiquement correct qui estiment qu’il est de leur devoir de pointer du doigt ceux qui utilisent des mots inacceptables pour décrire la race, le genre ou le quelconque groupe identitaire qui serait la victime du jour ?

Ceux qui s’identifient au patriotiquement correct ridiculisent à juste titre les «safe spaces» mais sont prompts à se réfugier sur Breibart ou sur une radio à micro ouvert où ils peuvent piquer des crises de colère toutes du même acabit et se renforcant mutuellement, tout en se plaignant du manque de diversité à gauche. Il n’y a jamais assez de sécurité nationale mais c’est la gauche qui veut dorloter les Américains avec un «État nounou». Ceux qui ne sont pas d’accord avec eux sont anti-Américains, post-Américains ou bien méritent un quelconque de leurs nombreux labels maladroits et vagues. Utiliser ces labels permet de prouver sa vertu auprès des autres membres du cercle des vrais patriotes.

Chaque groupe a ses règles implicites contre certaines opinions, certaines actions ou certaines paroles ainsi que des mécanismes de coercition et les partisans du patriotiquement correct n’y font pas exception. Mais là où ils se singularisent c’est dans leur aveuglement quasi généralisé face à ce qui les rend similaire aux gauchistes qu’ils se targuent de combattre : la codification du discours et de la conduite à tenir. La forme moderne que prend le politiquement correct sur les campus et dans les médias est une tyrannie sociale polie alors que le patriotiquement correct est une tyrannie sans aucune politesse ; ceux qui y adhérent n’hésitent pas à utiliser le législateur pour atteindre leurs buts. S’il faut nommer ce nouveau phénomène, je suggère le terme patriotiquement correct.

Traduction Contrepoints

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