Les dangers de l’État policier souhaité par Bernard Cazeneuve [Replay]

Faut-il sacrifier nos libertés individuelles sur l'autel de la sécurité ?

Par Alexandre C.

rené le honzec cazeneuveJe m’étais déjà inquiété l’année dernière1 de certains propos de personnalités politiques de premier plan, notamment du Premier ministre Manuel Valls, qui, afin de protéger les citoyens des menaces réelles qui pèsent sur eux, voulaient réduire encore un peu plus les libertés individuelles, déjà bien entamées par le cortège de lois que le Parlement vote chaque année, notamment dans la sphère économique. Cette inquiétude se trouve aujourd’hui renforcée, à la fois par de nouvelles provocations des représentants de la nation, Jean-Jacques Urvoas, Bernard Cazeneuve ou encore Christian Estrosi en tête2, et par la proposition de loi débattue actuellement à l’Assemblée nationale et qui concerne les services de renseignements.

État policier

Les tragiques événements de janvier dernier en région parisienne ont effectivement remis à la page la question de la sécurité et des renseignements du pays, visiblement défaillants, et les partis politiques pour ne pas rester sur le bas-côté de la route du débat ont cru bon de demander à qui des enquêtes, à qui de nouvelles lois, comme Valérie Pécresse qui voulait un « Patriot Act » à la française sans savoir ce que contenait son pendant américain, à qui des surveillances renforcées, des déchéances de nationalité, etc. Tout le monde, donc, y est allé de sa petite phrase. Dans la foulée, le gouvernement avait dit qu’il ne précipiterait rien et prendrait le temps de la réflexion. Trois mois plus tard, arrivait cette proposition de loi.

Mais que renferme-t-elle d’abord ? Plusieurs choses, mais deux principalement ont retenu l’attention des observateurs. D’une part, elle renforcera massivement les moyens dévolus à la surveillance électronique et informatique, permettant aux services de renseignement (DGSI, DGSE, etc.) de récupérer directement, et sans passer par les opérateurs, les données des internautes (dispositifs de « keylogging » et de « deep packet inspection »). D’autre part, elle va permettre aux dits services de s’affranchir de tout contrôle judiciaire, autorisant, dès lors, le ministère de l’Intérieur à observer, surveiller et écouter n’importe qui sans enquête3. La séparation des pouvoirs garante des valeurs républicaines et démocratiques prend du plomb dans l’aile.

Pourtant, la majorité actuelle justifie cette loi en affirmant qu’elle corrigera les défauts des règles en vigueur et permettra de mieux protéger la population, argument massue, qui recueille à mon grand regret de nombreux suffrages parmi la population. Combien de fois ai-je entendu les gens dire « oui, d’accord, mais si tu n’as rien à te reprocher, où est le problème ? » Nouvel argument massue. En 1775, Benjamin Franklin, l’un des pères fondateurs de la nation américaine et signataire de sa Déclaration d’Indépendance, rapportait qu’ « un peuple prêt à échanger sa liberté contre la sécurité ne méritait ni l’une ni l’autre et finissait par perdre les deux »4. Nous devrions, aujourd’hui encore, méditer sur cette phrase, pleine de bon sens et de sagesse.

Attention danger !

Quoi qu’il en soit, il semble que certaines personnes commencent à prendre conscience du danger (notons que, pour la plupart, elles viennent de la société civile) et ont donc pris la parole afin de s’opposer à cette loi.

Loi renseignement métro parisien

À l’heure où j’écris ces mots, nous ne savons pas si cette voix portera, mais il est à espérer que l’opposition, au lieu de suivre bêtement et comme un seul homme la réforme (à l’exception de quelques-uns), au nom de la sacro-sainte sécurité, se mette à jouer son rôle de contre-pouvoir en demandant au Conseil Constitutionnel d’analyser la loi à la lumière de la loi fondamentale de notre pays. Et que les sages tranchent en faveur de son inconstitutionnalité, au motif qu’elle contrevient aux principes fondamentaux de toute démocratie libérale. On croise donc les doigts.

Car, si une telle loi venait à entrer en vigueur, qu’est-ce qui pourrait empêcher l’État de venir vous espionner ? Pratiquement rien. Il n’y aurait plus de garde-fous. D’ailleurs, il semble que c’est ce qu’il fait déjà si l’on en croit un récent article du journal Le Point où est révélé qu’une « Plateforme Nationale de Cryptage et de Décryptement », ou PNCD, stocke déjà des données nationales ou étrangères. Autant dire que vous êtes déjà sur écoute. Dès lors, à quoi peut bien servir cette nouvelle loi, sinon à entériner un système qui existe déjà dans la réalité. Si encore aujourd’hui on peut dénoncer l’illégalité de telles pratiques de la part des services gouvernementaux, peut-être que demain, si la loi est promulguée, on ne le pourra plus. Nous voilà donc revenus aux « Heures Les Plus Sombres De Notre Histoire » selon l’expression consacrée. Les heures où des gouvernements espionnaient les objecteurs de conscience, les opposants au régime, les esprits libres, etc. Et ce, pas tellement loin de chez nous.

#JeSuisWinston

Au même titre que certains, à juste titre je le pense, ont clamé « qu’ils étaient Charlie » ou plus récemment « qu’ils étaient Kényans », suite aux massacres de 148 étudiants dans la ville de Garissa, au motif qu’ils étaient chrétiens, je me sens aujourd’hui comme Winston. Oui, le Winston, héros de l’œuvre de George Orwell, 1984, dans laquelle, employé au ministère de la Vérité, il réécrit sans cesse les documents historiques qui changent tous les jours, au gré des revirements du parti. Ce livre, écrit au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, était censé être une mise en garde face aux dérives autoritaires et sécuritaires ; il semble qu’il soit devenu aujourd’hui un manuel du parfait petit autocrate, à qui on enseignerait toutes les choses à faire pour contrôler l’ensemble des esprits. Tragique. Dangereux.

À quand donc la distribution de manuels nous enseignant ce que nous devons penser, faire, dire, écouter, regarder ? Depuis quand avons-nous perdu de vue les idéaux républicains que nos ancêtres ont défendu au péril de leur vie ? Est-ce que la liberté serait à ce point dangereuse pour que l’on explique aujourd’hui aux gens qu’ils doivent y renoncer ? La devise de notre pays va-t-elle changer pour celle-ci5 :

« La liberté c’est l’esclavage.
L’ignorance, c’est la force.
La guerre, c’est la paix. »

Alors oui, plus que jamais, Je Suis Winston.


Sur le web.

  1. « Les Français n’ont pas peur de Big Brother » et « La vie des autres ».
  2. Les réseaux sociaux en ont fait leurs choux gras.
  3. À lire cet article de Rubin Sfadj dont sont extraites les informations que j’ai utilisées.
  4. Dans sa version originale : « People willing to trade their freedom for temporary security deserve neither and will lose both ». Il semble cependant qu’elle prenne plusieurs autres formulations.
  5. Slogan de l’Angsoc, régime au pouvoir dans l’histoire d’Orwell.