L’égalité à la Castro [Replay]

Fidel Castro lors d'un discours à La Havane en 2006.

Le castrisme a su engendrer une parfaite égalité, mais une égalité dans la pauvreté, non pas dans le bien-être.

Le castrisme a su engendrer une parfaite égalité, mais une égalité dans la pauvreté, non pas dans le bien-être.

Par Fabio Rafael Fiallo.

Fidel Castro lors d’un discours à La Havane en 2006.

S’il existe un concept, ou plutôt une valeur, dont le castrisme a essayé de s’emparer, prétendant en être le porte-drapeau tous azimuts, c’est bien celle de l’égalité. Mensonge absurde s’il y en a, car ce qui règne à Cuba est un étouffant apartheid économique où l’immense majorité de la population, privée du moindre confort matériel et sans droit à protester, contemple avec rage et désespoir comment une oligarchie, incapable de gérer efficacement l’économie, jouit d’irritants privilèges et s’approprie les devises péniblement gagnées par le travail du peuple pour se payer de modes de consommation dignes des couches sociales les plus aisées dans les sociétés industrialisées.

Il faut tout de même admettre que, hormis cette exiguë nomenklatura parasite, à Cuba prévaut une parfaite égalité… Égalité dans la pauvreté, non pas dans le bien-être. Car pauvreté est ce que le castrisme a su engendrer. En effet, avant de se transformer en prison de plein air, Cuba occupait la troisième place parmi les nations latino-américaines en termes de richesse par habitant ; aujourd’hui, le pays évolue en queue de peloton, et n’a survécu, depuis l’arrivée de Castro au pouvoir, que par l’aide soviétique d’abord, ensuite par les pétrodollars d’Hugo Chávez.

Personne n’a réussi à résumer les effets pervers de la soi-disant égalité économique du castrisme mieux que le grand ami de Fidel Castro, ancien guérillero et actuel président de l’Uruguay José Mujica, qui déclara : « Le palmarès de la redistribution en Amérique latine a été emporté haut la main par Cuba »… tout en ajoutant que « maintenant, Cuba n’a rien à redistribuer » [1].

Par ailleurs, lors d’une interview accordée en 2010 au journal américain The Atlantic, Fidel Castro lui-même, dans un écart de franchise dû peut-être à la sénilité – la vérité sort de la bouche des enfants… et des vieillards – reconnut que « le modèle cubain ne fonctionne plus même pour nous » [2]. (Vu le tollé provoqué par ses déclarations, Castro essaie de reculer quelques jours plus tard, mais ne trouve rien de mieux pour ce faire que de reprocher au journaliste d’avoir pris ses propos… au pied de la lettre ! [3])

Pour sa part, le frère de Fidel et actuel président de Cuba, Raúl Castro, admet que l’économie cubaine se trouve au bord de l’« abîme » [4].

Paradoxalement, la même chose dite par le Cubain de la rue pourrait coûter cher à celui-ci, y compris l’emprisonnement.

Il suffit de fouiller dans l’histoire contemporaine pour comprendre la cause d’un fiasco aussi terrible : l’échec de toutes les expériences socialistes montre à la perfection que l’économie n’est ni caserne ni camp de concentration. On n’assure pas le progrès économique à coup de plans ou d’« orientations » (« lineamientos »), comme le castrisme s’entête de le faire, et qui n’ont jamais réussi à produire les effets escomptés. Pour assurer la croissance, il faudrait libérer les forces du marché, celles-là mêmes que le castrisme ne cesse d’étouffer.

En matière d’inégalités sociales, le bilan que laissera Fidel Castro n’en est pas moins déplorable.

Le racisme continue à frapper la population afro-cubaine, et le régime, qui a exercé le monopole de la prise de décisions depuis déjà 53 ans, ne peut arguer qu’il n’est pas responsable de cet ordre des choses. Après avoir mené une enquête à ce sujet en 2009, la chaine anglaise BBC conclut qu’à Cuba, « les Noirs occupent des places de travail inférieures, habitent dans les pires logements et sont majorité dans les prisons et minorité dans les universités » [5]. Le Comité pour l’Élimination Raciale de l’ONU fit part de sa préoccupation à cet égard, notamment à propos de la forte proportion d’afro-descendants dans les prisons cubaines (80-90% de la population carcérale) [6].

Les déboires des afro-descendants sous le régime castriste furent mis en évidence par la mort en février 2010 du prisonnier politique Orlando Zapata Tamayo, âgé de 44 ans, après une grève de la faim de 85 jours en protestation pour les conditions inhumaines dans lesquelles s’écoulait son emprisonnement. Pour le dissident Manuel Cuesta Morúa, “on s’était acharné contre lui [Zapata Tamayo] parce qu’il était noir” [7].

La parité homme-femme brille par son absence aussi. Alors que dans les sociétés démocratiques les femmes assument de plus en plus des fonctions politiques de premier plan, y compris en tant que chefs d’État ou de gouvernement et comme secrétaires d’État, à Cuba le Bureau politique du Parti communiste, instance suprême du pouvoir castriste, ne compte qu’une seule femme parmi les 15 membres qui le composent.

Le seul domaine où il y a parfaite égalité des genres à Cuba, c’est dans celui des victimes de la répression. Les longues années passées en prison par des femmes dissidentes de la première heure, les attaques systématiques perpétrées contre les « Dames en blanc », le harcèlement subi par les dissidentes Marta Beatriz Roque et María Elena Cruz Varela, la mort suspecte de Laura Pollán, ainsi que l’interdiction de voyager à l’étranger qui frappe la blogueuse Yoani Sánchez, sont des exemples incontestables du tribut que la femme a payé et continue de payer pour la lutte pour la liberté à Cuba.

La discrimination, enfin, n’épargne pas la jeunesse, tenue en dehors des manettes du pouvoir. Comment aurait-il pu en être autrement alors que la moyenne d’âge du Bureau politique est de 68 ans ? La gérontocratie cubaine a peur de la jeunesse, une jeunesse désabusée, comme le constate la revue The Economist : « Sur une grande partie de Cuba, il est difficile de trouver quelqu’un au-dessous de 40 ans qui parle en bien du système » [8].

La hiérarchie du régime ne peut même plus compter sur ses propres enfants. Ils ne sont pas rares, les enfants de hauts dignitaires qui optent pour affronter l’appareil répressif, promouvant des pétitions pour la démocratie et subissant les prisons du régime, ou décident simplement de fuir vers des terres de liberté.

Or, quand le sort d’un régime demeure suspendu à une gérontocratie en voie de disparition, quand la méfiance s’installe dans les centres du pouvoir, et les loyautés chancellent ou commencent à déserter, c’est que la fin est proche.

—-
Notes :

  1. “Presidente de Uruguay: Cuba ‘repartió como nadie’, pero ‘está pagando las consecuencias’”, Diario de Cuba, 18-02-2011.
  2. “Interview de Fidel Castro par Jeffrey Goldberg (The Atlantic)”, Le Grand Soir, 9-09-2010.
  3. “Castro recula: ‘Es el capitalismo el que ya no sirve’”, Derechos Humanos en Cuba, 10-09-2010.
  4. “Raul Castro à la tête du PC cubain, mené par sa vieille garde”, L’Express, 20-04-2011.
  5. “¿Hay racismo en Cuba?”, BBC Mundo, 12-09-2009.
  6. “ONU: El mundo espera ‘ansiosamente que Cuba se democratice’”, Diario de Cuba, 17-02-2011.
  7. El País, 25-02-2010.
  8. “Inequality: The deal’s off”, The Economist, 24-05-2012.