Notre culture est-elle menacée par le libre-marché ?

Ne cherchons pas à détruire les échanges qui ont réussi à créer nos cultures spécifiques. La construction, l’engagement et les prises d’initiatives sont à la base de l’enrichissement culturel.

Par Frédéric Jollien.

Notre culture est-elles menacée par le libre-marché ?
By: Jose Losada – FotografíaCC BY 2.0

Il suffit de lire les grands titres des ouvrages exposés dans nos librairies pour comprendre que la mondialisation, ou le processus économique de libre-échange mondial, est accusé de tous les maux. L’un d’entre eux, particulièrement mis en avant par les conservateurs, est l’affaiblissement de la spécificité des cultures et la standardisation mondiale. On accuse le marché de détruire nos valeurs, nos cultures régionales au profit d’une culture de masse superficielle fondée sur le profit.

Dans son livre False Dawn : The Delusions of Global Capitalism, Jeremy Tunstall définit la thèse de l’impérialisme culturel comme « l’opinion selon laquelle la culture authentique, traditionnelle et locale dans de nombreuses parties du monde est détruite par le dumping aveugle de grandes quantités de produits commerciaux et médiatiques superficiels, principalement provenant des États-Unis ». Mais au-delà des auteurs anti-capitalistes que l’on retrouve communément sur nos étalages, c’est généralement une opinion partagée par bon nombre de citoyens.

La richesse des échanges

Assis dans son bar irlandais favori, le citoyen français, vêtu de ses habits de coton chinois, sirotant son vin espagnol dans son verre fabriqué en Pologne se plaint de la musique pop américaine diffusée par des hauts-parleurs japonais. Il a bien l’intention de voter des subventions en faveur de la culture locale ou d’obliger les médias à diffuser des groupes locaux car il en a « marre de cet envahisseur culturel ». Mais demandez-lui quels sont ses groupes et chanteurs préférés et il détournera le regard.

Nos cultures locales ne constituent rien d’autre que le produit des multiples échanges passés. Nos menus autochtones sont garnis de fruits et légumes qui ne se trouvaient pas en Europe avant la fin du XVIIe siècle. Notre langue est généralement un croisement des multiples échanges effectués avec d’autres tribus, d’autres peuples. Notre musique locale se joue sur des instruments qui ont été développés, inventés ou fabriqués dans d’autres contrées. Notre littérature s’écrit sur du papier inventé en chine et nos chiffres sont arabes. Définir notre culture ne fait que très peu de sens tant la culture est le fruit de milliers de croisements historiques et d’une multiplicité de spécificités.

Amélioration des cultures locales

En plus de son hypocrisie, l’idée protectionniste se trompe dans son jugement. Le libre-marché a amené, au contraire, une amélioration substantielle des cultures locales.

L’art inuit en pierre sculptée ne s’est réellement développé qu’à la fin du XXe siècle grâce au commerce qui lui a permis d’accéder à la stéatite alpine, une pierre facile à sculpter. La musique irlandaise a connu son renouveau avec l’introduction du bouzouki dans les années 70 et l’utilisation de bois africain ou jamaïcain pour ses célèbres flûtes. La beauté des chants diatoniques et dissonants des chœurs bulgares a été reconnue jusqu’à Hollywood où elle a été utilisée dans des blockbusters tels que Troy ou Avatar. La liste pourrait continuer indéfiniment…

Le problème n’est donc pas la destruction supposée des spécificités locales. Elles n’ont jamais été autant diffusées à travers le monde, jamais elles n’ont été autant améliorées qu’aujourd’hui avec l’ouverture qu’offre la multiplicité des échanges. Le problème est la visibilité de la variété, de la liberté de choix offert à tous : les kebabs et les restaurants chinois fleurissent dans nos rues, les pubs irlandais résonnent au son des sessions de musique traditionnelle et les cours de danse africaine ou latino font salle comble. Le libre-marché a amené le cosmopolitisme.

Liberté de choisir

Dans ce monde de liberté de choix, chacun cherche ce qui le passionne, ce qui répond à ses valeurs, à ses goûts et chacun se créé son identité. Personne n’est contraint de faire des choix exclusifs. On peut se rendre aux fêtes locales, chanter dans le chœur du village et danser la salsa brésilienne.

Parallèlement à cette augmentation de l’hétérogénéité, les citoyens se cherchent une spécificité locale, liée à leur terre et à leur communauté de vie. C’est cette dynamique puissante de renfort de leur particularité que l’on retrouve typiquement dans la communauté irlandaise de l’Ulster, en Bretagne et parmi les minorités locales de tous les pays. Comme le dit Tyler Cowen dans son ouvrage Creative Destruction : How Globalization Is Changing the World’s Cultures (2002), la créativité ne se retrouve pas que dans un cosmopolitisme exacerbé mais parfois dans l’affirmation de ses différences spécifiques.

Le libre-marché reçoit de fausses accusations. L’idéologie anti-libérale reflète surtout l’envie de certains de façonner le goût des gens à leurs visions personnelles. Il reproche à un système économique basé sur la liberté de choix de créer un monde différent de leurs fantasmes.

Étrangement, c’est en raison du cosmopolitisme du libre-marché que des gens s’investissent autant pour la culture locale et l’ont grandement améliorée. Les conservateurs devraient glorifier le libre-marché, se féliciter de la diffusion de leur culture à travers le monde et continuer à s’engager à l’améliorer. De même, les « progressistes » devraient cesser de reprocher aux conservateurs leur fierté nationale ; elle est aussi un moteur de créativité.

Ne cherchons pas à détruire les échanges qui ont réussi à créer nos cultures spécifiques. La construction, l’engagement et les prises d’initiatives sont à la base de l’enrichissement culturel, et seule la liberté offre pour cela de véritables incitatifs.