Le succès de Trump, révélateur de la nouvelle guerre culturelle américaine

Donald Trump (Crédits : Gage Skidmore, licence CC BY-SA 2.0), via Flickr.

Sous le mépris de l’élite progressiste, se cache un cruel antagonisme de classes qui risque fort de pousser des successeurs à Trump demain.

Par Joel Kotkin.

De quoi Trump est-il le nom ?
Donald Trump (Crédits : Gage Skidmore, licence CC BY-SA 2.0), via Flickr.

L’émouvant discours prononcé par le milliardaire de la Silicon Valley Peter Thiel, ouvertement homosexuel, lors de la convention nationale Républicaine de Cleveland a marqué un changement critique dans la nature de la guerre culturelle qui a lieu aux États-Unis. Plutôt que de le huer pour avoir parlé de sa sexualité, ou que de l’utiliser comme une occasion propice de se livrer à une prière, le GOP, pas toujours gay-friendly, a accueilli cette affirmation « fière » de sa sexualité sous les vivats plutôt que dans un tollé.

C’est ainsi qu’en 2016 à Cleveland, la grande guerre culturelle américaine mourut après des décennies d’affrontements. Une guerre qui portait sur des questions comme le mariage des homosexuels, l’avortement ou la prière à l’école. Malgré ses nombreux esclandres, Donald Trump, en s’identifiant à des personnages comme Thiel, a enterré le vieux conservatisme culturel, avec son dernier porte-drapeau en la personne du sénateur texan Ted Cruz dont le refus, à la tribune de la convention, de soutenir Trump pourrait le rejeter en marge du parti Républicain.

Trump, ou peut-être plus précisément ses 13 millions d’électeurs à la primaire, a improvisé un nouveau programme de droite qui met l’accent sur le nationalisme économique, sur la xénophobie et l’opposition à tout ce qui est politiquement correct. Certaines poches de la droite traditionnelle, horrifiées par l’hédonisme assumé et la balourdise de Trump, résisteront sans doute à cet abandon de toute piété, mais la plus grande partie du Midwest américain (la population nombreuse des « États que l’on survole » (NdT : en anglais, « flyover states »), des petites villes et des banlieues éteintes, tout ce monde semble avoir suivi le mouvement.

Guerre culturelle ou lutte des classes ?

Deux éléments ont donné naissance à ce changement. Tout d’abord, le déclin global de la religiosité dans les classes ouvrière et moyenne aux États-Unis. La concentration des évangéliques en Iowa ou ailleurs a aidé Cruz et lui a donné ses meilleurs résultats dans le Sud profond, mais dans l’ensemble, même au cœur de la soi-disant Bible Belt, le prophète auto-proclamé des vertueux a été écrasé par le nationalisme à vif de Trump.

En dépit de l’hystérie que ses membres engendrent chez les progressistes, la droite religieuse est, passez-moi l’expression, en déclin séculaire depuis 2000. Les légions des évangéliques ont cessé de croître, et même les protestants mainstream ont perdu du terrain. La plus grande croissance aujourd’hui se trouve parmi le groupe des non-affiliés à une religion, dont le nombre est passé de 37,6 à 57 millions entre 2007 et 2014.

Trump, un presbytérien marié trois fois dont la connaissance de la Bible semble limitée, a bénéficié de ce déclin. Il était vu par les électeurs Républicains, à raison, comme le moins religieux des grands candidats, et pourtant il a dépassé le neurochirurgien Ben Carson et le théocrate Ted Cruz même parmi les évangéliques.

La classe semble désormais compter davantage que la piété. Les Blancs des classes ouvrière et moyenne, les plus fortement attirés par le message de Trump, sont de moins en moins croyants. Ils font à présent face à une bonne part des problèmes (naissances hors mariage, consommation de drogue, travail précaire) qui ont longtemps accablé les minorités. Psychologue à Pittsburgh, Kenneth Thompson, dont les patients sont des ouvriers blancs comme noirs, le formule ainsi : « Leur habitat social est mis à rude épreuve, et ça se voit parce qu’ils se mettent à mourir ».

Face à ces tendances macabres, les Américains du Midwest, et notamment dans les vieilles villes industrielles du Midwest et du Sud-Est, ont cessé d’en appeler à Dieu pour sauver leurs quartiers. En lieu et place, ils veulent quelqu’un comme Trump, qui promet, quoique cyniquement, de faire revenir des emplois de classe moyenne bien payés et de bloquer de nouveaux accords commerciaux. Si on peut améliorer le marché du travail en coupant l’afflux de travailleurs sans papiers, alors une bonne part de l’Amérique du Milieu est partante.

La guerre contre les débiles

Dans la nouvelle guerre culturelle américaine, le front est de plus en plus dessiné par les classes sociales, opposant le pouvoir croissant de surhommes (ou devrais-je dire, de sur-gens) bien éduqués et conscients de l’être, à tous ceux qu’ils considèrent comme cognitivement deshérités. Le nouveau clergé (le milieu des media, des universités, et des ONG progressistes grassement financées) mène désormais ce que The Atlantic a récemment qualifié de « guerre contre les débiles », ce qui, évidemment, inclut ceux qui soutiennent ce rustre de Trump.  En tant que groupe, cette caste instruite partage des opinions sociales de plus en plus uniformément progressistes, et a presque 50 % plus de chances de voter Démocrate que Républicain.

La nouvelle classe cognitive a de bonnes raisons d’aimer ce statu quo progressiste. Aux côtés de l’aristocratie des affaires qui finance le parti Démocrate, les hyper-instruits ont prospéré sous Obama. Par contre, la masse des classes ouvrière et moyenne a vu ses revenus stagner ou décliner.

La nouvelle classe a peu d’intérêts dans l’économie traditionnelle (l’agroalimentaire, l’énergie, l’industrie, la construction résidentielle en banlieue) qui fournissait traditionnellement des emplois corrects aux classes moyenne et ouvrière. Certains d’entre eux, notamment les fanatiques de l’écologie, dénoncent même l’élévation du niveau de vie de l’Américain moyen comme la plus grande menace contre l’environnement. Le programme progressiste consiste de plus en plus à déplacer la pauvreté des centres urbains vers la classe moyenne. Et ils comptent bien faire payer la classe moyenne pour avoir un tel privilège, avec l’argent de leurs impôts, à la manière de Trump (NdT : qui propose de construire un mur à la frontière Sud et d’envoyer la facture au Mexique).

Race, identité nationale, et le futur des États-Unis

L’émergence de Trump a bénéficié de la dégradation des relations raciales, comme l’a hélas montré l’épidémie de meurtres de policiers. Les attentats terroristes fomentés des deux côtés de l’Atlantique par de jeunes musulmans, ainsi que l’augmentation des crimes violents, ont nourri la campagne de Trump et pourraient bien lui donner la victoire, quoiqu’elle semble peu probable (NdT : l’article a été publié en août 2016, alors que Trump était bas dans les sondages).

L’immigration de masse et largement sans papiers de gens pauvres de pays en voie de développement (essentiellement du Mexique et d’Amérique Latine) est aussi vue comme indésirable par les classes moyenne et ouvrière ; non seulement elles ont à les accueillir dans leurs écoles et leurs voisinages, mais elles sont aussi en concurrence avec eux sur le marché du travail. À l’opposé, les classes supérieures, dans leurs banlieues aisées et leurs quartiers chics, ne voient que les avantages de l’immigration : des domestiques bon marché, de meilleurs restaurants, et un peu plus de « couleurs » dans des quartiers commerciaux qui auraient été bien monotones sinon.

La gauche progressiste n’a pas fait grand-chose non plus pour développer la tolérance. La prémisse même de mouvements comme Black Lives Matter implique que les autres vies, dont celles des policiers, sont moins importantes. L’élite cognitive, composée d’une majorité écrasante de Blancs, écarte du revers de la main les préoccupations légitimes de la classe ouvrière blanche, et n’y voit que du racisme à l’ancienne.

Ce mépris va même jusqu’à alimenter une dispute grandissante sur la validité de la culture traditionnelle des États-Unis. Dénoncée aujourd’hui à cause de son racisme d’hier, elle est rarement encensée pour ses succès en termes d’intégration pendant des décennies. Le progressisme globaliste est tellement renfermé sur lui-même dans ses îlots comme la Silicon Valley, qu’on peut douter que ses oligarques s’en rendent même compte. Google, par exemple, a récemment commémoré la naissance de Yuri Kochiyama, militante radicale et pro-Ben Laden ; mais a trouvé opportun d’ignorer l’anniversaire du jour du débarquement en Normandie. Facebook et Twitter organisent de plus en plus la présentation des actualités, généralement avec un biais clairement progressiste.

Le populisme après Trump

Dans son discours à Cleveland, Thiel a souligné ce qui devait réellement compter : les questions de coexistence, les opportunités économiques et, oui, la fierté d’être citoyen d’une des républiques les plus puissantes de l’histoire du monde. Beaucoup, dans la Silicon Valley et dans les media, préféreraient croire que ce qui compte, ce sont les affaires de genre, de race et de préférence sexuelle. Mais Thiel, à raison, les a rejetées comme étant des sujets marginaux, en déclarant « On nous dit aujourd’hui que le grand débat porte sur qui ira dans quelles toilettes. C’est une diversion qui nous éloigne de nos vrais problèmes. Qui ça intéresse ? ».

Et Trump le voit bien, lui aussi. Lui, au moins, parle de ranimer la croissance économique, qui est nécessaire à l’ascension sociale. Par contre, et comme le note Bill Galston, ancien conseiller de Bill Clinton, le parti Démocrate d’aujourd’hui affiche un « silence presque absolu sur la croissance économique ».

Certains, à droite, pensent que Trump peut devenir président en étant exclusivement le candidat du ressentiment. Mais son ton véhément, ses insinuations raciales, son manque de respect pour la décence la plus élémentaire, et ses allégations souvent dénuées de fondement ont plus de chance d’aliéner les électeurs, et notamment les minorités de banlieue et de classe moyenne, qui se seraient autrement ralliées à lui.

Compte tenu de ce qu’elle marche main dans la main avec les médias, de son support de la part des oligarques de tout le pays, et du manque de contrôle de Trump qui confine à l’auto-destruction, l’élite des Démocrates gagnera sans doute l’élection. Et elle l’utilisera comme une opportunité parfaite pour rendre de plus en plus d’Américains dépendants de l’État. Elle financera son programme aux dépens de la classe moyenne, tandis que les gérants de hedge funds, les oligarques de la Silicon Valley et les spéculateurs immobiliers continueront à se nourrir à la mangeoire.

Toutefois, les forces soulevées et exploitées par Trump ne disparaîtront pas du jour au lendemain, même s’il perd. Ce dont la rébellion a besoin désormais, plus que tout, c’est d’un messager comme l’était Ronald Reagan en 1980, qui faisait appel à de vieilles rancœurs, mais avec un sens aigu de la discipline et du décorum. Un jour, l’assurance, l’arrogance et la manipulation des classes dirigeantes pourraient avoir à se confronter à un messager qui, à la différence de Trump, avancera des arguments plus convaincants contre eux. Ceux qui rient aujourd’hui de Trump et de ses électeurs débiles pourraient alors ravaler leurs moqueries.

Publié par le magazine Spiked sous le titre The New Culture War Dividing America

  • Joel Kotkin enseigne la sociologie urbaine à l’Université Chapman, et est directeur exécutif du Center for Opportunity Urbanism de Houston. Son dernier livre est The Human City : Humanism for the Rest of Us, publié par Agate B2.

 

Traduction : Benjamin Guyot pour Contrepoints