Le retour des États-nations, ce syndrome de Stockholm

La structuration forcée de l’Europe en États-nations ne fait qu’empêcher la naissance et le développement d’associations humaines libres, spontanées et authentiques.

Par Ferghane Azihari.

Le retour des États-nations, syndrome de Stockholm ?
By: DavidCC BY 2.0

Difficile de nier l’existence de dysfonctionnements politiques en Europe. Cette observation est également partagée par Jakub Grygiel, chercheur au Center for European Policy Analysis à Washington qui, dans un article intitulé The Return of Europe’s Nation-States récemment paru dans la revue américaine Foreign Affairs, s’emploie à nous livrer son diagnostic et ses remèdes pour l’Europe. Le vieux continent souffrirait d’une érosion de ses États-nations. Ces mêmes États auraient été rendus virtuellement impuissants par l’intégration européenne.

Or, l’Union serait condamnée à l’inefficacité en raison de la diversité des intérêts de ses États-membres. Tout projet politique supranational serait chimérique. La construction européenne pêcherait par vanité en prétendant pouvoir dépasser l’indépassable. L’État-nation resterait selon lui le niveau de décision politique le plus pertinent et le plus légitime. Qu’importe le domaine considéré : économie, sécurité…Une renationalisation du vieux continent serait préférable à l’Union et revitaliserait la vie politique en Europe. Que faut-il en penser ?

Les États-nations ne nous ont jamais quittés

Le premier problème de cette analyse tient à ce qu’elle repose sur une affirmation, certes populaire, mais qui n’en reste pas moins fondée sur des bases discutables. En effet, pour parler d’un « retour » des États-nations, encore faudrait-il qu’ils nous aient véritablement quittés. Les chiffres indiquent au contraire que le poids des États en Europe n’a jamais cessé de croître ces dernières décennies. Les États européens consomment aujourd’hui en moyenne la moitié des richesses produites par leurs sujets.

Les libéralisations ponctuelles, sectorielles et partielles impulsées par Bruxelles n’infirment pas cette tendance générale à l’élargissement du champ d’intervention des gouvernements dans nos vies. Plus qu’un mirage, l’érosion des États-nations est une grille de lecture dont il faut se méfier. La propagation de ce mythe sert en effet la promotion des intérêts de la classe politique au détriment des nôtres.

Elle permet aux dirigeants de pratiquer ce qu’on pourrait appeler le « déni de pouvoir ». Or qui dit déni de pouvoir, dit déni de responsabilité : « Je ne peux pas être tenu responsable des difficultés que vous traversez puisque ce n’est pas moi qui suis aux manettes ». Mais il est une autre raison pour laquelle ce déni de pouvoir est dangereux. En imputant nos difficultés à l’impuissance supposée des États, il rend naturellement la puissance gouvernementale plus désirable. Il fabrique ainsi notre adhésion à la réduction de nos libertés et à l’enracinement de notre servitude.

Pourquoi se méfier de l’intégration politique de l’Europe ?

La prospérité des civilisations réside dans la liberté individuelle. La préservation de cette liberté réside quant à elle dans la fragmentation politique et la concurrence institutionnelle. Elles demeurent en effet les seuls instruments efficaces pour réguler les ardeurs des souverains. Or l’intégration politique de l’Europe affaiblit la concurrence institutionnelle. Il s’agit là du seul argument valable contre l’Union européenne.

Mais Jakub Grygiel avance au contraire des arguments douteux pour justifier la non-désirabilité de l’Union européenne. L’État-nation est comme qui dirait « essentialisé ». Il constitue au nom d’on-ne-sait-quelle-vérité la structure politique indépassable pour organiser la vie de la Cité. Pourtant, comme le fait remarquer le philosophe Jürgen Habermas, il n’y a pas lieu de sanctifier les États-nations. Ces derniers ne sont rien d’autre que de vulgaires constructions accidentelles nées du hasard de l’histoire.

Si ce constat n’est pas suffisant pour justifier la centralisation européenne comme le fait Habermas, il permet néanmoins de contrer le révisionnisme des nationalistes qui s’emploient à affirmer sur un ton péremptoire que les États-nations vont de soi.

Le problème du nationalisme méthodologique en sciences sociales

Cette idée fallacieuse puise notamment sa force dans le nationalisme méthodologique, un biais cognitif dominant dans les sciences sociales. Le nationalisme méthodologique consiste à analyser les phénomènes sociaux en prenant l’État-nation comme unité d’analyse principale. La société « nationale » est ainsi considérée comme un corps social parfaitement homogène qui se distinguerait parfaitement des collectivités humaines soumises à une autre juridiction nationale.

Un tel biais se ressent notamment lorsque Jakub Grygiel impute l’infaisabilité de la construction européenne à la diversité des intérêts nationaux. Très bien Monsieur Grygiel. Simplement, les intérêts des Français ne sont pas plus homogènes que les intérêts des Européens. Dans ces conditions, s’il nous faut rejeter la construction européenne en raison de la multiplicité des intérêts, alors il nous faut dans le même temps exprimer le même scepticisme vis-à-vis des États-nations.

L’État-nation à l’épreuve

« Les États-nations ont fait leurs preuves ». C’est ainsi que les nationalistes justifient régulièrement ces structures. Mais qu’est-ce que cela signifie au juste ? Est-ce à dire qu’ils ont prouvé leur capacité à maintenir la paix ? Une telle affirmation serait plus qu’audacieuse compte-tenu du fait que ces organisations ont perpétré durant le XXe siècle les crimes de masse les plus retentissants de toute l’histoire de l’humanité.

Est-ce à dire qu’ils ont prouvé leur capacité à garantir le développement économique ? Non, puisque c’est, la division du travail l’accumulation de capital, les gains de productivité ainsi que le progrès technique qui favorisent le développement. Les États ne jouent aucun rôle dans le processus de création de richesses et ne savent faire que le ralentir par leur activisme réglementaire et fiscal. Si développement économique il y a, il se fait en dépit, et non pas grâce aux États-nations.

Est-ce à dire enfin que les États-nations ont su bâtir des allégeances solides ? Cet argument n’est qu’une pétition de principe. Lorsqu’on se dote d’un système éducatif monopolistique et centralisé, il est facile d’inoculer le virus du nationalisme chez les populations pour forcer des allégeances qui n’auraient jamais existé sur un marché libre des idées. La légitimité des États-nations n’est donc ni plus ni moins que le fruit d’un rapport de force propre à un contexte social particulier.

Et cette légitimité est visiblement très fragile puisque certains gouvernements font aujourd’hui face à des pressions indépendantistes de plus en plus significatives (Catalogne, Écosse, Flandre, Corse, pour ne prendre que les exemples les plus évidents).

Syndrome de Stockholm

On ne peut certes pas nier un retour des nationalismes sur le vieux continent. La montée des partis autoritaires et la radicalisation du discours des partis traditionnels l’attestent. On aurait cependant tort d’attendre de ces idéologies tribales qu’elles revitalisent la vie politique en Europe. Elles précipiteraient au contraire son déclin.

Le nationalisme agit comme le syndrome de Stockholm. Il nous pousse à développer une affection toujours plus profonde vis-à-vis d’une institution qui ne sait rien faire d’autre qu’entraver la poursuite de nos desseins. C’est pourquoi il est important de se délivrer de ces schémas de pensée pour réaliser tout le potentiel des sociétés humaines, pour peu que l’on s’abstienne d’enfermer les individus dans des cadres institutionnels dépourvus de fondements rationnels.

Ainsi, loin de requérir une quelconque « renationalisation », la vie politique européenne a au contraire besoin d’une cure de « dénationalisation ». Cela n’implique pas nécessairement de recourir à une nouvelle forme de centralisme politique à l’échelle du continent. Il n’est pas question de choisir entre Charybde et Scylla.

La structuration forcée de l’Europe en États-nations ne fait qu’empêcher la naissance et le développement d’associations humaines libres, spontanées et authentiques : des institutions qui seraient sans doute plus profitables pour tous car plus respectueuses des aspirations de chacun.

Il est temps de démystifier ces structures périmées héritées d’un passé décadent.