Les victimes doivent-elles être glorifiées ?

Attentats By: waynek007 - CC BY 2.0

On est en train de créer un statut de « victime » qui glisse progressivement vers une glorification. Démagogie ?

Par Philippe Bilger.

Les victimes doivent-elles être glorifiées ?
Attentats By: waynek007CC BY 2.0

Quand une société ne sait plus se défendre efficacement, elle s’abandonne à une peur de tous les instants. Un État incapable d’arrêter, de poursuivre et de châtier les criminels honore démesurément ses victimes et passe son temps à être compassionnel au lieu de combattre.

De la compassion pour les victimes aux indemnités

Je ne veux offenser personne. J’aurais été victime à Nice ou ailleurs, j’aurais aimé qu’on vînt se pencher sur moi, me plaindre, me promettre des indemnités et au fond me féliciter parce que j’avais souffert et affronté le pire. Alors que je n’aurais fait que subir, même avec courage, de terrifiantes tragédies. Et que cela m’aurait donné seulement le droit d’être appelé victime, de bénéficier de droits, de garanties et d’obtenir une juste réparation. Rien de plus, rien de moins.

Le destin atroce me serait tombé dessus à cause de la malfaisance de quelques tueurs. Je ne serais pas venu à sa rencontre.

De la compassion pour les victimes à la béatification

J’ai appris qu’un processus de béatification allait être engagé pour le père Jacques Hamel assassiné le 26 juillet 2016 à Saint-Étienne-du-Rouvray. Cet homme a été exécuté avec une cruauté inouïe et son comportement, lors de cette épreuve finale, a été admirable. Auparavant, dans sa vie de prêtre, il avait, de l’avis de tous ceux qui le connaissaient et l’aimaient, fait preuve de qualités rares de disponibilité, de solidarité et de piété. Tout cela est indéniable mais on sent bien que c’est le crime qui va le constituer un jour comme bienheureux. Victime, il sera décrété tel non pas tant grâce à lui qu’à cause de ce qu’on lui aura fait endurer.

Un hommage national est rendu aujourd’hui 19 septembre aux victimes de tous les attentats.

Les victimes doivent-elles avoir un statut ?

Je ne sais pas si on est allé au bout d’une initiative à la fois pleine de bonne volonté mais grotesque qui aurait consisté à remettre à certaines victimes une sorte de distinction, comme une médaille.

Nicolas Sarkozy, à Nice, face à des familles de victimes, a insisté sur « la reconnaissance » que leur devait « la Nation française » et est allé jusqu’à souhaiter que « le statut de victimes soit élargi aux victimes qui ont subi un traumatisme psychologique et pas uniquement physique », avec bien sûr des indemnités adaptées (Le Figaro).

Je ne doute pas un seul instant de la sincérité intime de ces politiques qui ont été touchés, comme nous tous, par les dévastations islamistes gratuites ayant tellement massacré et laissé des survivants atteints peut-être pour la vie.

La glorification des victimes : une démagogie

Mais la démagogie ou l’impuissance ne commencent-elles pas quand on magnifie la victime en tant que telle, au-delà de ce qu’elle a souffert, seulement parce qu’elle a été, un jour, malgré elle, victime et que ce statut est à ce point symbolique que non seulement il convient de le mentionner de manière lancinante mais, plus encore, de l’appliquer à d’autres qui seront eux-mêmes étiquetés victimes alors qu’ils l’étaient déjà dans leur chair et leur tête ?

Les traumatisés psychologiques n’auront plus seulement droit à ce dont ils pourraient bénéficier grâce à la dégradation de leur état mais on leur promet de les enfermer dans la catégorie noble et éprouvante des victimes.

On passe de plus en plus de la victime réelle à la condition de victime, de la victime heurtée de plein fouet par le crime ou le hasard à la qualité de victime, presque à la vertu de victime.

Cette obsession de cultiver, d’honorer, de rappeler les morts et les douleurs, de compatir, d’étiqueter, de se tourner vers le passé des tragédies plutôt que vers le présent de la résistance est clairement la manifestation d’une autorité de l’État et même d’une Église qui ne savent plus quoi faire face, pour l’instant, à un ennemi trop fort.

Une société de victimes est la dramatique conséquence de la vaine recherche des coupables. On se laisse aller sur une pente qui n’exige de nos responsables politiques que des mots, des cérémonies et du cœur.

Pour moins parler des victimes, il faudrait agir, mieux, plus durement, sans états d’âme. Il y a des causes qui imposent un temps que l’État n’ait pas d’âme !

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