L’inquiétant retard démographique français

By: Mysudbury.ca Ouisudbury.ca - CC BY 2.0

La population française progresse moins vite que celle de la majorité de ses voisins européens. La France doit revaloriser sa politique familiale et s'ouvrir davantage à l'immigration intra-européenne pour rattraper son retard.

Par Ilyes Zouari.

L'inquiétant retard démographique français
By: Mysudbury.ca Ouisudbury.caCC BY 2.0

La population française croît de moins en moins vite. En 2015, la France finit 14e du classement des pays selon leur croissance démographique en Europe (hors Turquie), selon Eurostat. Elle rétrograde d’une place par rapport aux deux années précédentes, du fait de la crise des migrants. Il s’agit là de la croissance démographique totale, incluant croissance due au solde naturel et celle due au solde migratoire, et seule à avoir un sens afin de mesurer l’évolution des rapports de force entre pays.

Ainsi, la France métropolitaine n’est plus le deuxième territoire le plus peuplé d’Europe (hors Russie), dépassé par le Royaume-Uni (65,3 millions d’habitants) en 2011 et dont la croissance démographique (0,88 %) a été plus que deux fois supérieure à la nôtre en 2015.

La France, toujours 3ème en 2060 ?

La seconde place souvent attribuée à notre pays ne s’explique, en fait, que par l’intégration, toute légitime certes, de la population de nos cinq départements d’outre-mer (2,1 millions). Si la tendance devait se poursuivre, le Royaume-Uni pourrait devenir le pays le plus peuplé de cet espace d’ici 2060, et la France serait troisième, toujours derrière l’Allemagne.

Dans l’ensemble, ce sont les pays anglo-saxons, scandinaves et la majorité des pays germaniques qui tireraient leur épingle du jeu, au détriment de notre pays et, plus globalement, des parties latine et slave du continent. Or, les premiers ne partagent pas totalement les mêmes valeurs et les mêmes orientations économiques et politiques que les nôtres.

Afin de mettre un terme à ce déclassement, la France doit donc agir sur les deux leviers de la croissance démographique : la natalité et l’immigration. Mais tout en veillant à ce que cette croissance demeure essentiellement due à l’augmentation naturelle de sa population, condition sine qua non à la réussite de toute politique d’assimilation républicaine des nouveaux arrivants.

Signaux négatifs envoyés aux Français

Dans ce cadre, notre pays doit tout mettre en œuvre afin d’atteindre au minimum le seuil de renouvellement des générations, de près de 2,1 enfants par femme, niveau qu’elle n’a plus atteint depuis 1974. Les différents coups de canif portés à notre politique familiale ces dernières années vont donc dans le mauvais sens et expliquent peut-être en bonne partie la baisse du taux de fécondité observée en 2015, à 1,96 (1,93 pour la France métropolitaine).

Par ailleurs, les déclarations de certaines personnalités politiques établissant une corrélation entre vitalité démographique et hausse continue du chômage constituent un signal extrêmement négatif envoyé à nos compatriotes, en plus de relever de la plus grande irresponsabilité et inexactitude. Irresponsabilité d’abord, car la France se doit de maintenir son poids et donc son influence en Europe, d’une part, et d’autre part, car c’est bien notre niveau de fécondité actuel, quoiqu’insuffisant, qui explique que notre pays soit l’un des rares du continent à pouvoir se passer d’une immigration de masse. Contrairement à l’Allemagne, qui perd chaque année près de 200.000 « autochtones ».

Inexactitude ensuite, car l’ensemble des études en la matière démontrent bien que croissance démographique et croissance économique vont de pair, sous réserve que l’environnement des affaires soit favorable à l’investissement. D’ailleurs, force est de constater que 12 des 13 pays européens affichant une croissance démographique supérieure à la nôtre, affichent également un taux de chômage – largement – inférieur au nôtre (la Finlande étant la seule exception).

Rééquilibrer l’immigration

Pour leur part, les flux migratoires doivent présenter une répartition géographique des provenances au moins équilibrée en faveur des ressortissants originaires du vieux continent. La France est, en effet, le seul et unique pays de cet ensemble à connaître en permanence un solde migratoire européen minoritaire (Russie européenne incluse), situé autour de 40 % du solde total.

Chaque année, cette part représente presque partout ailleurs au moins la moitié de l’immigration totale nette, de plus ou moins 50 % au Royaume-Uni à près de 80 % en Allemagne jusqu’au début de la crise des migrants (sur un solde annuel déjà élevé de 300.000 à 400.000 individus), et a même atteint 83 % pour la Suisse en 2014 d’après l’Office fédéral de la statistique helvétique.

S’il est tout à fait normal que la France continue à accueillir des ressortissants extérieurs au continent, et en priorité ceux faisant partie de la vaste famille francophone (460 millions d’habitants sur quatre continents) auxquels nous lient de puissants liens historiques et culturels, la différence encore palpable de niveau et de mode de vie entre notre société et celle de la majorité des pays du Sud fait que cette singularité française (résultant du fait d’avoir longtemps empêché la libre installation des personnes venant des nouveaux pays membres de l’UE) constitue une grave erreur : une immigration majoritairement d’origine européenne est en effet de nature à faciliter considérablement l’adaptation des immigrants non européens en évitant toute concentration extra-européenne ne pouvant qu’entraver sérieusement tout processus d’assimilation.

Un retard datant du XVIIIe siècle

Enfin, nos hommes politiques ne doivent jamais perdre de vue le terrible retard démographique accumulé par notre pays du milieu du XVIIIe siècle à 1945. La France, qui vers 1760, était plus de trois fois plus peuplée que le Royaume-Uni dans ses frontières actuelles, 2,8 fois plus peuplée que l’Espagne (1,4 fois aujourd’hui), un tiers plus peuplée que l’Allemagne, et autant peuplée que le Japon (127 millions d’habitants de nos jours) et la Russie (144 millions). Notre pays hérite ainsi d’une faible densité démographique par rapport à ses grands voisins, de 117 hab/km2 (France métropolitaine), contre 269 pour le Royaume-Uni, 230 pour l’Allemagne, 202 pour l’Italie, ou encore 336 pour le Japon.

De la même manière que nul n’aurait imaginé il y a deux siècles que notre pays perdrait un jour sa supériorité démographique – et économique – continentale, il est tout à fait possible que la France retrouve très progressivement cette prépondérance, sous réserve de mettre en place tous les outils nécessaires en ce sens. Ce qui ne pourrait que renforcer davantage le poids de l’Europe dans le monde, dont la multipolarité serait alors consolidée.

  • Ilyes Zouari est secrétaire adjoint de la revue « Population & Avenir »

Article paru dans Les Échos