Le combat pour la liberté est une éternelle reconquête

Nous serons toujours libres, plus que jamais dans l’histoire humaine, mais une inflexion se dessine malgré tout. Les ennemis de la liberté auraient-ils déjà gagné en suscitant un sentiment d’insécurité généralisé ?

Par Patrick Aulnas.

Le combat pour la liberté est une éternelle reconquête
By: Wayne NoffsingerCC BY 2.0

Vous avez mille fois remarqué que nous vivons dans le monde le plus paradoxal qui soit. La liberté individuelle n’a jamais été aussi disponible pour un grand nombre d’individus des pays riches, mais le sentiment que notre liberté est en péril, et même régresse, est omniprésent.

Sécurité et liberté

Nous disposons tous des libertés d’expression, de conscience, de réunion, d’association et la liste n’est pas exhaustive. Mais la menace terroriste pèse de plus en plus et le pouvoir politique doit se donner les moyens d’agir. Un débat est donc ouvert sur la limitation de certaines libertés en vue d’assurer un minimum de sécurité. Débat légitime, solution inéluctable, probablement vers des contrôles renforcés. Nous serons toujours libres, plus que jamais dans l’histoire humaine, mais une inflexion se dessine malgré tout. Les ennemis de la liberté auraient-ils déjà gagné en suscitant un sentiment d’insécurité généralisé ?

La toute nouvelle liberté sexuelle

La liberté des mœurs se situe aujourd’hui à un niveau jamais atteint. L’orientation sexuelle et les pratiques sexuelles relèvent de la liberté individuelle et non d’une éthique collective imposant ses normes. Il s’agit là d’une évolution très récente. Si les élites ont toujours bénéficié d’une grande liberté dans ce domaine, il n’en était pas de même du vulgum pecus. Les rois et les empereurs, les reines et les impératrices pouvaient se livrer à tous les plaisirs défendus aux autres par la religion. La plupart des grands aristocrates également. Louis XV adorait les femmes – doux euphémisme – et ne s’est jamais privé d’assouvir sa passion. Il épouse Marie Leszczynska, fille du roi de Pologne en septembre 1725. Il a quinze ans et elle 22.

Il fera durer la lune de miel jusqu’en décembre. Ses nombreuses favorites ne lui suffisent pas et il entretient un groupe de « petites maîtresses » dans le pavillon du Parc-aux-Cerfs à Versailles. On sait que Louis XIII était attiré par les hommes comme le note son médecin Jean Héroard dans son journal : « Le roi avait l’habitude de se relever pour aller dans le lit de M. de Luynes où ils s’amusaient, sans dormir jusqu’à quatre heures du matin ». Catherine II de Russie aurait eu plus de 20 amants au cours de son règne d’une cinquantaine d’années.

On pourra certes considérer aujourd’hui que ce n’est pas abusif, mais pour l’époque, une telle liberté de comportement n’était accessible qu’à une tsarine. Il va de soi qu’un individu ordinaire ne pouvait se comporter comme ces trois souverains sans être mis au ban de la société et même condamné en justice.

Notre conquête de la liberté dans ce domaine est extrêmement récente. L’homosexualité était analysée comme une maladie mentale par l’OMS jusqu’aux années 1970. Elle était auparavant considérée comme un délit et le reste dans certains pays. Le divorce était considéré par la grande majorité de la population, il y a seulement un demi-siècle, comme un acte immoral. La morale chrétienne restait dominante. « Ainsi, ils ne sont plus deux, mais une seule chair. Ce donc que Dieu a uni, que l’homme ne le sépare pas » (Évangile selon saint Matthieu). L’évolution vers la liberté a été d’une rapidité extrême. En quelques décennies, la population entière accède aux privilèges jadis réservés aux souverains.

Mais le débat n’est pas clos. Les intégristes ou les fondamentalistes religieux analysent cette liberté comme un droit à la débauche et ne souhaitent rien tant que de restaurer une morale commune à la place de la liberté individuelle. À l’échelle internationale, l’Occident et ses valeurs de liberté est attaqué par l’islamisme radical qui correspond à une régression historique vers les anciens diktats éthiques. Qui gagnera la partie ? Nul ne peut le dire aujourd’hui. La soumission est déjà évoquée par certains auteurs de romans1.

Liberté d’entreprendre mais dans un cadre strict

La liberté d’entreprendre apparaît en France en 1791 avec la suppression des corporations. La liberté de créer une entreprise est donc toute récente historiquement et la France ne constitue pas un cas particulier. La réglementation de la production et du commerce étaient auparavant très rigoureuse et les sanctions sévères. Ainsi, Elisabeth Vigée-Lebrun (1755-1842), enfant très douée pour la peinture, étonne son entourage.

À quinze ans, elle devient peintre professionnelle et ses portraits obtiennent un grand succès dans l’aristocratie. Mais n’appartenant pas à l’Académie de Saint-Luc, corporation des peintres et sculpteurs, son atelier est entièrement saisi en 1774 (elle a 19 ans) par les officiers du Châtelet. Les protections dont elle bénéficie n’y changent rien. Elle sera admise ensuite à faire partie de cette académie.

La liberté d’entreprendre a un peu plus de deux siècles mais se heurte à la croissance de l’État à partir du XXe siècle. Réglementation de la production, du commerce, du travail enserrent l’entrepreneur dans un filet normatif aux mailles de plus aux plus serrées. La liberté d’entreprendre existe bien mais dans un cadre très strict. Par rapport aux anciennes corporations de métiers, sommes-nous vraiment plus libres aujourd’hui ?

L’État ne s’est-il pas substitué aux anciennes corporations pour limiter la liberté individuelle ? Créer une entreprise suppose en effet des démarches complexes, sauf dans le cas de la microentreprise, mais celle-ci n’autorise qu’une activité très limitée quantitativement. L’activité occulte, dont on accusait Élisabeth Vigée-Lebrun au XVIIIe siècle, subsiste et les sanctions sont féroces.

Fragile liberté, toujours aux prises avec les assoiffés de pouvoir. Elle peut être détruite par la violence qu’utilisent les fanatiques, qu’ils invoquent une idéologie de droite, de gauche ou une certaine lecture de textes religieux. Elle peut être annihilée par un nouvel ordre moral réclamé à cor et à cri par ceux qui veulent imposer à tous leur propre éthique. Elle est mise en danger par la croissance démesurée des États qui prélèvent des sommes gigantesques sur l’activité économique et accumulent les contraintes législatives et réglementaires.

Depuis que le monde est monde, jamais des hommes n’ont été aussi libres que ceux des pays riches aujourd’hui. Mais la route de la servitude n’est pas fermée et la liberté semble bien être une éternelle conquête.

 

  1. Michel Houellebecq, Soumission. Flammarion, 2015.