Mettre en cause l’État, « c’est dangereux pour la démocratie » !

Jean-Marie Le Guen by Parti socialiste(CC BY-NC-ND 2.0)

Jean-Marie Le Guen a fait un commentaire pour le moins étonnant : pour lui, c'est anti-démocratique de critiquer l’État.

Par Eric Verhaeghe.

Jean-Marie Le Guen by Parti socialiste(CC BY-NC-ND 2.0)
Jean-Marie Le Guen by Parti socialiste(CC BY-NC-ND 2.0)

 

Jean-Marie Le Guen a commis, sur RTL, un nouvel argument, bien au-delà du sophisme habituel. Jusqu’ici, l’équipe Hollande s’était contentée de dire que demander des comptes à l’État sur sa gestion du terrorisme était une atteinte à l’unité nationale. Ce sophisme bien connu des rhétoriciens est d’ailleurs le discours que l’on tient d’ordinaire lorsqu’on n’a plus rien à dire.

Cette fois, Le Guen a franchi une sorte de mur du son dans le déni de démocratie en expliquant  :

« Je veux bien qu’on aille sur ce terrain-là, mais dans ce cas, il n’y a plus d’État de droit dans le pays. Si un certain nombre de journalistes, de commentateurs, de responsables politiques mettent en cause le fonctionnement de la justice et des services administratifs de l’État, alors c’est une thèse qui est extrêmement dangereuse pour la démocratie. »

Mettre en cause le fonctionnement de l’État, c’est contraire à la démocratie

L’équation est amusante : mettre en cause le fonctionnement de l’État, c’est contraire à la démocratie. Autrement dit, la démocratie, c’est obéir à l’État et ne lui demander aucun compte. La tyrannie survient au contraire quand les citoyens se mettent à critiquer l’État et ne plus lui obéir.

On rappellera juste les articles 14 et 15 de ce monument de tyrannie qu’est la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, qui brisa le très démocratique Ancien Régime et sa merveilleuse monarchie absolue :

Art. 14. –

Tous les Citoyens ont le droit de constater, par eux-mêmes ou par leurs représentants, la nécessité de la contribution publique, de la consentir librement, d’en suivre l’emploi, et d’en déterminer la quotité, l’assiette, le recouvrement et la durée.

Art. 15. –

La Société a le droit de demander compte à tout Agent public de son administration.

Jean-Marie Le Guen, il vous faut relire ce texte ! Vous semblez l’avoir oublié.

Le Guen bientôt conseiller d’Erdogan ?

Au rythme où il va, Le Guen pourrait en tout cas retrouver un job en or en juin 2017, s’il devait ne pas être réélu. Avec sa conception brillantissime de la démocratie, il pourrait sans doute être recruté à prix d’or par Erdogan. Le président turc a en effet un besoin urgent d’esprits éclairés pour le guider dans la vie de tous les jours.

Manifestement, Erdogan a laissé trop de libertés aux ennemis de la démocratie. Voilà qui lui a donné chaud au popotin et a failli lui coûter une destitution par l’armée. Heureusement, la démocratie reprend provisoirement son cours en Turquie, avec des milliers d’arrestations dans les milieux fascistes et plus de 10 000 confiscations de passeport, en attendant mieux.

Le Guen, symptôme de la réaction nobiliaire en France

Donc, un ministre de la République peut, sans démissionner dans la minute, expliquer que la démocratie, c’est ne pas critiquer l’État. Après l’avalanche d’insultes et de haine contre le suffrage universel à l’issue du referendum britannique, la classe politique française franchit une nouvelle étape dans son dévoilement. Elle ne se cache plus pour dire que, selon elle, la démocratie consiste à ne pas critiquer la classe dirigeante.

Sous l’Ancien Régime, cette inversion des vérités s’était appelée la réaction nobiliaire. Menacée par une société nouvelle, l’aristocratie française, dans les années 1770 et 1780, s’était raidie sur ses privilèges en vilipendant le tiers état.

Merci, Jean-Marie Le Guen, d’illustrer aussi parfaitement la nouvelle réaction nobiliaire.

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