Les illusions perdues des Français

Pessimisme-April Shower by Kevin McShane(CC BY-NC 2.0)

Le pessimisme des Français résulte-t-il de la situation dégradée de la France ou est-ce l’inverse ?

Par Patrick Aulnas.

Pessimisme-April Shower by Kevin McShane(CC BY-NC 2.0)
Pessimisme-April Shower by Kevin McShane(CC BY-NC 2.0)

Le pessimisme des Français a souvent été mis en évidence. Et il existe en effet des raisons objectives de ne pas pavoiser. Taux de chômage de la population active supérieur à 10%, au sens du BIT (4,2% en Allemagne, 5% au Royaume-Uni et aux États-Unis, 3,2% au Japon), dette publique de 96% du PIB (71% en Allemagne, 89% au Royaume-Uni, mais plus de 100% aux États-Unis et 230% au Japon), balance commerciale lourdement déficitaire, insuffisance des dépenses de recherche (2,26% du PIB contre plus de 3% pour l’Allemagne). Seule la démographie nous est favorable puisque le taux de fécondité est de 2,08 (1,44 en Allemagne, 1,83 au Royaume-Uni, 1,87 aux États-Unis, 1,40 au Japon).

Le pessimisme des Français résulte-t-il de cette situation dégradée ou est-ce l’inverse ? On peut en effet se demander si des caractéristiques propres à la France ne la conduisent pas aujourd’hui à l’échec. Voici quelques éléments de réponse.

L’abus de l’esprit critique

L’éducation scolaire et universitaire en France est noyée dans l’esprit critique. On apprend aux élèves à examiner avec la raison tout problème, ce qui est souhaitable, mais pas suffisant. L’aptitude à disserter, à examiner le positif et le négatif, constitue un l’élément d’appréciation presque unique, ce qui ne prédispose pas à s’enthousiasmer ou à risquer. L’enthousiasme trop hâtif est volontiers associé à de la naïveté ou à une incapacité intellectuelle de prendre de la distance. Michel Serres signale même que « l’optimiste passe pour un imbécile ».

Mais l’esprit critique concerne également les enseignants lorsqu’il s’agit de juger élèves et étudiants. Le blâme est plus fréquent que les encouragements. Or, chacun sait que l’on apprend en corrigeant ses erreurs. Mieux vaut valoriser l’autocorrection que sanctionner les fautes. On induit ainsi un goût de l’autodidactisme absolument indispensable aujourd’hui.

La grande nation déchue

Louis XIV, le Roi Soleil ; la révolution de 1789 qui aurait changé la face de la terre ; Napoléon, le grand conquérant. Nous recevons une éducation qui vise le patriotisme mais qui prédispose au nationalisme. L’arrogance des élites françaises, en particulier celle des hauts fonctionnaires, est souvent remarquée à l’étranger. Mais la France est désormais une puissance moyenne qui régresse et ne s’en console pas.

La langue française, langue étrangère encore dominante en Russie, en Italie, en Espagne, en Allemagne, aux Pays-Bas et en Belgique néerlandophone au début du 20e siècle, est désormais totalement supplantée par l’anglais. Il en va de même de l’influence culturelle. La fameuse exception culturelle française est à l’usage exclusif des Français, mais fait beaucoup sourire ailleurs. Pourquoi serions-nous des privilégiés de la culture ?

En serinant aux Français qu’ils appartiennent à une grande nation qui possèdent des spécificités à préserver contre vents et marées, on les cantonne dans un rôle de résistants au changement. On peut apprécier, en tant que fiction, Astérix et le petit village d’irréductibles Gaulois, mais le temps présent est celui de l’ouverture, de l’échange et du compromis, du moins avec les démocraties.

L’atavisme aristocratique

Les Néerlandais et les Anglais sont depuis des siècles de grandes nations commerçantes. Les Américains ont poursuivi dans cette voie. Leurs gouvernants possèdent fréquemment une expérience de l’entreprise privée. En France, dirigeants politiques et dirigeants d’entreprise suivent des parcours distincts. Sous la troisième République, les juristes (avocats, magistrats, fonctionnaires) et les médecins étaient surreprésentés parmi les parlementaires, les chefs d’entreprises ne constituant qu’une petite minorité. Aujourd’hui, la diversité s’est accrue, mais la classe moyenne issue du secteur public (enseignants, fonctionnaires) occupe une place plus importante que les professions libérales et les cadres du privé.

Les Français ont toujours conservé une méfiance à l’égard de l’argent et du monde des affaires. Leur atavisme aristocratique est le produit complexe de l’histoire et de l’éducation qu’ils reçoivent. Jean-Jacques Rousseau avait analysé dans Les Confessions, son attitude face à l’argent, qui correspond assez bien à la mentalité française :

« Tant que dure l’argent que j’ai dans ma bourse, il assure mon indépendance ; il me dispense de m’intriguer pour en trouver d’autre, nécessité que j’eus toujours en horreur ; mais de peur de le voir finir, je le choie. L’argent qu’on possède est l’instrument de la liberté ; celui qu’on pourchasse est celui de la servitude. »

Voilà une posture aristocratique type : gagner de l’argent est servile, le dépenser, mais surtout le posséder, est noble car acte de liberté. Les patriciens de Rome au 1er siècle avant J.-C. pensaient exactement de même. Travailler pour gagner sa vie était une déchéance, ce qui justifiait l’esclavage. L’attitude des Français par rapport à l’économie en général conserve un aspect rousseauiste fort éloigné des nécessités contemporaines. Les Anglo-saxons ont rapidement abandonné cet atavisme aristocratique car leur pragmatisme les poussaient naturellement à prendre en compte la réalité, c’est-à-dire le développement économique.

Le refus du réel

Le refus du réel d’une partie de la société française se manifeste de deux façons : dans la population et parmi les élites. Une partie des Français refuse la globalisation, qu’elle soit économique, financière, cognitive. La globalisation est ressentie comme un facteur de dissolution des spécificités nationales. Le refus s’étend souvent à la construction européenne, analysée comme une étape vers la mondialisation. Manifestations, grèves, vote aux extrêmes ne sont en définitive que des conséquences de ce négativisme. Mais les dirigeants français, formatés par le système des grandes écoles, participent également à ce refus du réel par leur manque de pragmatisme. Leur formation met l’accent sur une logique déductive, du général au particulier, qui les conduit volontiers à penser connaître la réalité parce qu’ils maîtrisent un modèle qui la représente.

Le self-made-man est Anglo-saxon, pas du tout Français. Cela ne signifie pas que de brillants contre-exemples ne puissent être cités (Francis Bouygues, Xavier Niel), mais que l’élitisme français repose davantage sur la capacité à penser le réel qu’à s’y confronter jour après jour. D’où la coupure entre le monde politique et la population, entre un petit nombre de dirigeants imbus de leurs analyses et une masse d’individus connaissant concrètement la réalité sociale et possédant l’intuition des incertitudes dans lesquelles baignent aujourd’hui les gouvernants.

Quel modus vivendi ?

Héritiers d’une grandeur passée et d’une éducation élitiste, les Français perdent aujourd’hui leurs illusions. Confrontés à la mondialisation, ils s’aperçoivent que l’universalisme républicain leur est spécifique, que leur modèle social, évidemment le meilleur, n’est adopté nulle part ailleurs. Gauche et droite se dissolvent et apparaissent deux autres tendances : les partisans du repli nationaliste s’opposent aux adeptes de l’ouverture. Personne ne sait ce que pourrait être le modus vivendi de l’avenir.