Pourquoi les syndicats aussi doivent s’ubériser

En début de semaine, la CGT a reconnu chez le gouvernement « une volonté de dialoguer » et laisse entrevoir l’espoir d’une fin de conflit. La CGT amorcerait-elle un virage réformiste, consciente des enjeux liés aux nouvelles formes de travail ?

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Pourquoi les syndicats aussi doivent s’ubériser

Publié le 17 juin 2016
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Par Delphine Granier.
Un article de Génération Libre

Manifestation CGT en 2010
By: Maya-Anaïs YataghèneCC BY 2.0

Entre syndicats réformistes et syndicats conservateurs, l’abîme se creuse. « Le salariat se transforme en travail indépendant. Il faut que les syndicalistes le regardent en face. (…) Il faut que le syndicalisme trouve sa place. » Ces mots prononcés au micro de France Inter– non par les « freelances » de l’espace de coworking où je travaille – mais par le numéro un de la CFDT, lui-même, posent les termes du débat. Mettre fin aux affrontements et rebâtir, voilà l’urgence.

Mais depuis plusieurs semaines, la CGT, elle, joue au bras-de-fer contre le gouvernement. Blocages, pneus brûlés, assauts sur les raffineries, pression de la rue… le nouveau « Lider Maximo » de la CGT, Philippe Martinez, déploie les grands moyens. Contre le Medef. « Voyou », « diffamation », « terroriste »… comme à Roland Garros, Gattaz et Martinez cognent smatch sur smatch pour remporter le dernier set de la loi Travail.

L’affrontement n’en finit plus. Les acteurs en présence se radicalisent. Nos voisins se moquent de nous. Pour le Financial Times, ce conflit montre les pires aspects de la culture française. Chez nos voisins espagnols, à l’origine de mesures courageuses adoptées en 2012 pour débloquer le marché du travail, El Pais parle du pire mouvement social en France depuis vingt ans pour une réforme « faiblarde ».

« Le-dialogue-social-est-à-bout-de-souffle »

Mettant de côté le débat sur la loi El Khomri – dont il ne reste d’ailleurs plus grand chose – cette loi aura, pour le moins, eu le mérite d’une chose : donner corps et muscle à ce que l’on répète à l’envi depuis des années, « le-dialogue-social-est-à-bout-de-souffle ». Avec seulement 10% des actifs syndiqués et 50% des salariés qui font confiance aux syndicats, le syndicalisme ne convainc plus. À l’heure où le salariat traditionnel se fragilise et les emplois dits « atypiques » se multiplient, le syndicalisme ne concorde plus.

L’aggiornamento syndical doit avoir lieu. Il y a quelques mois, Philippe Martinez, lui-même, rappelait que « le syndicalisme, par essence, est réformiste » (22/09/15, Le Monde). Le moment est venu de joindre le geste à la parole. Si la reconquête des salariés est la première étape, la conquête des nouveaux précaires – ces travailleurs indépendants mais « économiquement dépendants », à la frontière entre salariat et travail indépendant – est le principal défi.

Quel modèle syndical bâtir ? Comment représenter ces « travailleurs à la demande » dans un dialogue social sans réel employeur ? Comment améliorer leur protection sociale en échappant au risque de requalification salariale ? Aujourd’hui, l’ensemble des « travailleurs à la demande », économiquement dépendants des plateformes, n’ont, contrairement aux salariés ou aux indépendants inscrits au RSI, ni chômage, ni retraite, ni mutuelle, ni droit à la formation professionnelle fournis d’office. C’est l’ « économie de la débrouille », le revers de la rutilante médaille du travail indépendant 2.0. Pour y remédier, c’est une équation à deux inconnues qu’il faut résoudre.

Construire un « syndicalisme de services »

D’un côté, le risque de sacrifier l’autonomie sur l’autel de la protection sociale et de retomber dans un schéma salarial. De l’autre, l’opportunité de concilier droits sociaux et travail indépendant « à la demande ». En simplifiant, deux options s’affrontent : attribuer la gestion de ces droits aux plateformes elles-mêmes, avec le risque de requalification salariale que cela comporte. Ou bien construire un « syndicalisme de services » capable d’accompagner ces travailleurs dans leur parcours d’indépendant. Dans un rapport pour le think-tank GenerationLibre, Denis Pennel préconise l’émergence de « coopératives professionnelles » en charge de la formation, la protection et la rémunération de ses membres. Chacun serait – pour garantir la libre concurrence et éviter le retour des anciennes guildes professionnelles asservissantes – libre de changer de coopérative quand bon lui semble.

Entre salariat et nouveau mutualisme, au syndicalisme de trouver sa place. Et vite, car comme toujours, David joue contre Goliath. Comme les mastodontes du CAC 40 doivent faire face à l’irruption des startups, les centrales syndicales ne sont pas à l’abri de la concurrence sur le créneau des services aux indépendants. La jeune start-up WeMind, par exemple, a déjà une longueur d’avance en proposant aux « freelances » les services qu’ils auraient s’ils étaient salariés, de l’accompagnement dans le choix de mutuelle à la mise à disposition d’un « premier comité d’entreprise pour les freelances ». Mais côté syndicats, le mouvement aussi est lancé.

À la CFDT, la F3C sonne comme un nom de code. Poisson-pilote de ce nouveau « syndicalisme de services », la Fédération Communication Conseil Culture s’active et part, à coup de « Meet Up », de « barcamp », et d’incursions dans les espaces de « coworking », à l’assaut des travailleurs du numérique. Aux États-Unis, la « Freelancers Union », qui représente les travailleurs indépendants et défend leurs intérêts, a même signé un accord avec Uber pour garantir à tous les chauffeurs un filet de sécurité sociale : la « Guilde des Chauffeurs Indépendants » travaillera de concert avec la société de VTC pour négocier aux chauffeurs des avantages sociaux.

Le syndicalisme des plateformes est en marche. Et tout comme le syndicalisme moderne est né d’une série de révoltes, suivie d’un long combat pour obtenir sa reconnaissance et d’une période d’organisation, le schéma se répète. Comme les ouvriers « luddites » du XIXe, les acteurs traditionnels aujourd’hui victimes des plateformes se rebellent. Comme les machines-outils ont inauguré l’ère industrielle et salariale, la Fintech, Uber, Airbnb et compères ouvrent l’ère du travail indépendant des plateformes. Et la conquête de droits nouveaux émerge.

En début de semaine, la CGT a reconnu chez le gouvernement « une volonté de dialoguer » et laisse entrevoir l’espoir d’une fin de conflit. La CGT amorcerait-elle un virage réformiste, consciente des enjeux liés aux nouvelles formes de travail ? Il en serait bien temps de la part d’un syndicat, traditionnellement du côté du travail indépendant, qui attendit 1995 pour retirer de ses statuts la référence à la suppression du salariat !

  • Article paru dans Challenges

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  • « Ubérisation » est-il le seul terme que les gens connaissent aujourd’hui? Cela devient exaspérant et me fait renoncer à lire l’article!

  • Ah bon, les indépendants ont droit au chômage et à la formation ? C’est nouveau, ca vient de sortir. Désolé de vous contredire, Delphine, mais non. Un indépendant n’a droit ni au aux Assedics ni à la formation professionnelle. Pour être couvert face au risque de chômage, il doit souscrire une assurance privée, appelée GSC dans le jargon. Ces assurances ont généralement une franchise de 2 ans minimum. On y choisit sa formule d’indemnisation en fonction de la prime et de l’assurance. C’est d’ailleurs un système qui fonctionne bien. Mais il est peu adopté.

  • La CGT était contre le salariat mais jamais pour le travail indépendant ou une autonomie quelconque du travailleur, bolchevisme oblige.
    Plutôt « tous fonctionnaires »!

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