Post mortem de la presse française : d’Albert Londres au cirque Barnum

Une cité maya bidon passe des réseaux sociaux aux gros titres : si la presse tient aujourd'hui plus de P. T. Barnum. que d'Albert Londres, c'est parce qu'elle s'est mal adaptée à la révolution numérique

Il y a un peu moins de 2 ans, j’évoquais dans ces colonnes l’histoire de Lola, 26 ans, violée en pleine rue dans l’indifférence des passants. Je m’appuyais sur divers articles : la presse ne manquait pas de relayer ce fait divers sordide, mais emblématique. Et aussi complètement bidon : la jeune femme avait tout inventé.

J’espère que le lecteur me pardonnera mon erreur. Je ne suis pas un journaliste de terrain et n’ai pas vérifié l’information ; je me suis fondé sur des articles de presse erronés. L’occasion, d’ailleurs, de se poser quelques questions sur le rôle de la presse aujourd’hui et la façon dont elle le remplit. Car les erreurs de la presse, et plus largement la diminution de la qualité des journaux traditionnels, sont la conséquence de mauvaises adaptations à des évolutions de fond.

Avec la révolution numérique, la presse se trouve à un tournant : l’idée d’acheter une fois par jour un journal pour unique source d’information est étrangère à une part croissante de la population.

  • Le temps de la presse a changé. Alors que chacun a dans la poche de quoi écrire, prendre une photo ou une vidéo et les diffuser, elle doit s’adapter à l’information en continu.
  • Elle a de nouveaux concurrents. Il y a quelques années, ils étaient menacés par l’émergence de journaux papier, mais gratuits, qui misaient sur leur disponibilité et déployaient un business model fondé sur la publicité plutôt que les ventes. Aujourd’hui, la gratuité n’est pas le seul avantage que ses concurrents ont à offrir : les réseaux sociaux apportent une information brute plus rapidement que n’importe quel journaliste, et les sites spécialisés mettent des informations plus pointues ou pertinentes à la portée de tous.
  • La demande, elle aussi, s’est adaptée. Les lecteurs ont multiplié leurs sources d’information ; cette fragmentation impose à la presse de répondre à des exigences toujours plus grandes.

Ces évolutions ont un impact majeur sur le modèle économique des journaux, qui sont avant tout des entreprises. Leurs revenus se sont érodés, avec une nette baisse des ventes et abonnements difficilement compensée par les revenus digitaux.

La version digitale des journaux traditionnels doit trouver de subtils équilibres. Pour attirer les lecteurs, il faut mettre à leur disposition gratuitement un contenu attrayant ; mais pour vendre, il faut réserver le meilleur contenu aux utilisateurs payants. Pour générer des recettes publicitaires, il faut inciter les lecteurs à cliquer ; mais pour qu’ils reviennent, il faut que leur expérience demeure plaisante et que la publicité ne soit pas trop invasive. Les annonceurs ont aussi des alternatives, et attendent des journaux qu’ils soient à la fois une marque crédible et un relais marketing.

Les coûts, eux, n’ont pas beaucoup baissé. La quantité d’information à traiter augmente, les exigences de qualité aussi ; difficile dans ces conditions de réduire le nombre de journalistes. Le digital n’a pas encore remplacé le papier ; les journaux doivent encore supporter les coûts d’impression et de distribution et gérer les invendus. Et il faut s’équiper, améliorer sans cesse les sites et leur référencement, développer de nouveaux formats comme la vidéo et des partenariats toujours plus étendus.

Heureusement pour elle, et malheureusement pour le contribuable, la presse peut compter sur le soutien de l’État. Officiellement, les subventions à la presse soutiennent le pluralisme, prétexte fallacieux dans le contexte d’une offre multiple reflétant les opinions et points de vues les plus divers. En réalité, les subventions à la presse maintiennent en vie des journaux qui n’attiraient pas d’aussi puissants actionnaires sans une réputation et une crédibilité de plus en plus usurpées.

Car la presse a fait de mauvais choix. Les grands titres jouissent encore d’un certain prestige, malgré leurs erreurs de plus en plus fréquentes et leur contenu de plus en plus médiocre. Bien sûr, il reste de bonnes analyses ; mais elles sont noyées dans un flux continu de titres clicogènes, d’images racoleuses et de nouvelles sans intérêt. La presse s’est tabloïdisée.

Les journalistes n’ont jamais eu autant de moyens de bien faire leur travail. Ils peuvent trouver des analystes, experts et témoins à l’autre bout du monde et organiser des entretiens en quelques minutes et pour une bouchée de pain. Ils ont à leur disposition une information abondante et des outils mettant l’infographie et l’image à leur portée pour un coût dérisoire. Mais prendre le temps de vérifier, analyser et enrichir l’information, c’est prendre le risque de rater le buzz. La course au clic a remplacé la course au scoop.

Un domaine échappe à cette tendance néfaste : le journalisme politique. En la matière, malheureusement, la course au scoop impose une proximité avec le pouvoir qui biaise la pensée et entrave la parole, si tant est que les subventions laissent une place à la critique. La proximité du pouvoir, ça (se) paie.

L’ennui, c’est que les lecteurs ne sont pas prêts à payer pour une information d’un intérêt douteux et non fiabilisée. Récemment, de nombreux journaux annonçaient qu’un adolescent de 15 ans aurait découvert une cité maya en s’intéressant à leurs constellations. Heureux d’avoir déniché une jolie histoire, ils se contentaient de citer un journal étranger, sans autre forme de vérification.

La presse coûte plus de 700 millions d’euros par an (2014) au contribuable français. À ce prix, n’est-on pas en droit d’attendre de la presse un peu plus que la reprise des nouvelles qui font le buzz sur les réseaux sociaux ? Il semblerait qu’au nom du pluralisme, on subventionne la médiocrité et paie le prix des mauvais choix qui ont été faits par les patrons de presse.

Parfois, la presse est capable de revenir sur de mauvaises décisions. Il y a quelques semaines, les principaux journaux français empêchaient à l’internaute de contourner leurs invasives publicités, avant de rapidement abandonner la mesure. Il leur faudra apparemment plus de temps pour comprendre que le lecteur attend une qualité plus grande des articles du Monde ou du Figaro que de leurs commentaires, et que le journalisme de qualité tient plus d’Albert Londres que de P. T. Barnum.