2 frères, 2 sortes de fraises, 2 marchés

C’est l’histoire de deux frères cultivateurs de fraises qui démontre qu’en matière d’alimentation et de gastronomie ce sont les consommateurs qui font le goût.

Par Jean-Baptiste Noé.

By: julien halerCC BY 2.0

Ceci est une histoire vraie, qui démontre qu’en matière d’alimentation et de gastronomie ce sont les consommateurs qui font le goût, et que le producteur et la terre s’adaptent.

C’est l’histoire de deux frères cultivateurs de fraises. L’un travaille dans le Val-de-Loire, l’autre dans le Sud-Ouest. Le premier fait des fraises industrielles. Il a installé de grandes serres, où les fraisiers poussent sur du terreau artificiel. Les serres sont chauffées au gaz et recouvertes d’un film plastique pour retenir la chaleur et capter au maximum le soleil extérieur. Cet hiver, alors qu’il faisait -7°C à l’extérieur, les fraisiers étaient en fleurs. Au bout de quelques jours, il cueillait les fraises et alimentait les grossistes et les vendeurs de la région et de la France. Ces fraises n’ont aucun goût et sont vendues à bas prix. Le producteur en est conscient et il ne mange d’ailleurs pas de ces fraises, préférant celles de son frère.

Pourquoi les produit-il alors ? Parce qu’il y a un marché et que des personnes sont prêtes à acheter des fraises en hiver qui n’ont pas de goût. Pourquoi ce choix ? Il faut demander aux clients. Le maraîcher répond à une demande et a développé un outil technique et industriel pour la satisfaire. Qui pourrait l’en blâmer ?

La qualité plutôt que la quantité

Son frère a pris une autre option. Dans le Sud-Ouest, il dispose d’un terrain en pente, dont la partie supérieure est plus rapidement ensoleillée et sèche que la partie inférieure. Ainsi, le degré de maturité entre le haut du champ et le bas peut varier d’une quinzaine de jours. Contrairement à son frère qui cueille toutes ses fraises en même temps, celui-ci étale sa récolte sur 15 jours, ce qui lui permet d’offrir des fraises à la saveur et au goût optimal. Il soigne grandement ses plants et il fait tout pour en tirer le maximum de saveurs et d’arômes. Ses fraises sont délicieuses. Fruit fragile, il vend presque exclusivement sur les marchés locaux. Il a beaucoup moins de rendement que son frère, mais il vend ses fraises plus cher. Ce sont de vraies fraises : juteuses, colorées, goûteuses. Lui aussi répond à une demande : des consommateurs qui ne regardent pas le prix, mais le goût. Et qui sont prêts à attendre le meilleur moment pour acheter leurs fraises.

À la fin de l’année, les deux frères font leur bilan. Le premier a vendu beaucoup plus que le deuxième, mais moins cher. Sur une année, leurs gains sont à peu près similaires.

Que préférer ? Un travail industriel en serre, été comme hiver, ou un travail de maraîchage d’orfèvre ? De grosses fraises sans goût, mais pas chères, ou de petites fraises cabossées goûteuses et chères ? Chaque consommateur fait son choix, en fonction de ses priorités. Ici, il n’y a pas de malbouffe, il y a des choix de consommateurs. Rien ne les empêche d’opter pour le premier ou le second producteur, si ce n’est leur ventilation de revenu disponible.

À travers cet exemple vrai, nous avons encore une fois la preuve que c’est le consommateur qui fait le produit. Le producteur s’adapte à ses envies, en développant l’outillage, les circuits industriels et les circuits de vente afin de répondre à la demande du marché.

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