Primaires américaines : le populisme ou la politique du bouc émissaire

Le populisme domine les primaires américaines. Il consiste à chatouiller un instinct largement répandu : être persuadé que vos malheurs sont l’œuvre d’un autre et que vous n’en êtes nullement responsable.

Par Guy Sorman.

By: DonkeyHoteyCC BY 2.0

L’Amérique est prise en tenaille entre deux populismes parallèles et ascendants, côté droit avec Donald Trump, côté gauche avec Bernie Sanders. Hillary Clinton par contraste se révèle extrêmement centriste et rationnelle. Ce qui illustre que nulle démocratie n’est à l’abri du populisme. Mais qu’entend-t-on par ce terme ? Le populisme consiste à chatouiller un instinct primitif et largement répandu : être persuadé que vos malheurs, déceptions, frustrations sont l’œuvre d’un tiers et que vous n’en êtes nullement responsable.

Il revient au candidat populiste de désigner ce tiers, le bouc émissaire, et de lui trancher la gorge pour que l’avenir devienne radieux, ou le re-devienne car le populisme se fonde aussi sur le mythe d’un Paradis perdu. Le populiste parvient à ses fins s’il est charismatique, notion indéfinissable mais repérable, et s’il désigne le bouc émissaire en résonance avec les frustrations du moment. Le Juif fut le bouc émissaire de prédilection des années 1930, mais c’est terminé, sauf dans le monde arabe.

Bernie Sanders contre Wall Street

Bernie Sanders lui a substitué Wall Street, une entité assez vague mais située dans la Babylone moderne qui est New York et que l’Amérique profonde abhorre : c’est parce que les gnomes de Wall Street deviennent des super riches que le salaire de l’Américain moyen stagnerait. La proposition de Bernie Sanders est indémontrable et absurde : bien au contraire, parce que l’épargne, bien ou mal acquise du monde entier, vient s’investir à Wall Street, tous les Américains ont accès à des crédits à taux bas qui leur permettent de consommer, de s’acheter des maisons et de créer des entreprises. Mais qu’importe la réalité puisque le populisme la nie et lui substitue des mythes infiniment plus mobilisateurs.

En commun avec Donald Trump, Bernie Sanders désigne l’étranger comme bouc émissaire accessoire : par le libre échange international, Mexicains et Chinois voleraient les emplois des Américains, en particulier dans la production d’objets manufacturés. Peu importe que les industries américaines produisent aujourd’hui deux fois plus qu’il y a vingt ans, que l’on assiste grâce à la robotisation à une ré-industrialisation du pays. Peu importe aussi que, grâce à la division internationale du travail, les consommateurs américains puissent acquérir des téléphones portables ou des ordinateurs qui, s’ils n’étaient pas assemblés en Asie, leur reviendraient quatre fois plus cher.

Bernie Sanders et Trump ne dispensent pas des leçons d’économie, mais bercent leur auditoire dans l’illusion d’une Amérique heureuse, repliée sur elle-même, où nul ne serait contraint de s’adapter à l’innovation. Bernie Sanders est d’autant plus dérangeant qu’il paraît sincère dans son rôle de vieux lion révolutionnaire : il ne semble rechercher ni l’argent ni le pouvoir, mais seulement la rédemption de l’Amérique ! C’est plus déstabilisant encore que Trump dont nul n’imagine qu’il est honnête et désintéressé.

L’étranger, voilà l’ennemi

Le bouc émissaire chez Trump est l’étranger : le Mexicain nécessairement voleur et violeur, le Musulman toujours terroriste en puissance, le Chinois fourbe et voleur d’emplois. Le Noir n’est pas désigné, mais il est en filigrane dans le discours de Trump qui, rappelons-le, laisse entendre que Barack Obama est kenyan et musulman, ce pourquoi le Président haïrait les États-Unis. Trump ignore la réalité mais plus encore, il la trouve sans intérêt : il a une âme de chef, la confiance dans le chef qui a forcément raison devant, selon lui, remplacer la connaissance des faits. Ce qui fait de Trump un fasciste en puissance, tandis que Bernie Sanders est une pâle caricature d’un Lénine qui aurait été menchevik.

Ces deux-là mettent-ils la démocratie américaine en danger ? Imaginons Trump Président. Il découvrirait dès les premiers jours que le Président américain est Gulliver ficelé par des nains, avec bien peu de pouvoirs réels. Les Pères fondateurs qui ont formulé la Constitution, immuable depuis plus de deux siècles, l’ont voulu ainsi : se méfiant de la tentation du pouvoir et de celle d’en abuser, ils ont conçu un système ingénieux d’équilibre des forces où nul, surtout pas le Président, ne peut imposer ses lubies.

Si le Président tentait de contourner la Constitution, il serait destitué par le Congrès, la Cour Suprême annulerait ses décisions : les Présidents, qui par le passé furent tentés d’outrepasser leurs pouvoirs, furent ramenés à la raison, Andrew Jackson, Theodore Roosevelt, Franklin D. Roosevelt. La Constitution l’emporte sur les hommes et les Américains vénèrent la Constitution bien plus que qu’ils ne se rallient aux politiciens.

Les États-Unis n’ont jamais eu leur Mussolini, Hitler, Franco, Salazar ou Pétain et on ne l’imagine pas autrement : la démocratie américaine n’est pas en danger. Le paradoxe du moment est que Trump et Sanders surgissent, alors qu’aucune circonstance objective ne le laissait prévoir. Le fascisme surgit d’ordinaire en temps de crise, alors qu’aux États-Unis, la crise est terminée. Sans doute faut-il chercher l’explication ailleurs : une grande partie de la Droite américaine n’a toujours pas digéré que le Président soit Noir et une grande partie de la Gauche est déçue par le manque d’audace d’Obama.

N’oublions pas, enfin, que les Américains n’aiment pas l’État et n’en attendent pas grand chose : nommer des clowns reflète le peu de considération que les électeurs – dont la moitié ne votera pas – ont envers Washington.

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