Alain Finkielkraut et la liberté d’expression

Regard critique sur la posture victimaire d’Alain Finkielkraut.

Par Marc Crapez.

Alain Finkielkraut en septembre 2015
By: Renaud CamusCC BY 2.0

Quelle belle chose que la « libre communication des pensées et des opinions », consacrée par la déclaration des droits de l’homme ! Selon certains, la liberté d’expression et la liberté de mouvement constituent une question de principe et, face à l’intolérance, on ne saurait céder un pouce de terrain ! Fort bien, si ce n’est que le droit d’aller et venir de nombreux anonymes est loin d’être garanti : confrontés dans leur vie quotidienne à l’insécurité, ils n’ont pas le choix et sont sans défense.

On ne peut faire abstraction des intentions et des circonstances. La liberté est corruptible en licence et peut être instrumentalisée. Un chantage à la liberté d’expression peut la prendre en otage. Raymond Aron observait, en 1968, que la technique des manifestants consistait souvent à tenter de pousser les policiers à la faute, afin de pouvoir s’afficher en victime de brutalités policières. Technique reprise de nos jours par les « no-borders » à Calais, ou par les Femen. En février 2015, lors de la fusillade de Copenhague qui visait le caricaturiste suédois Lars Vilks, une Femen a même pris une pose victimaire.

Qu’une cause soit celle de la liberté d’expression requiert donc la réunion de conditions : que celui qui l’incarne soit à la hauteur de sa tâche et que la menace qui pèse sur lui soit tangible. Ainsi, à Calais, le général Piquemal s’étant adressé aux policiers avec un paternalisme déplacé, on ne pouvait plus prendre fait et cause en sa faveur, contre son interpellation contestable. A contrario, compte-tenu de la menace de mort qui pèse sur lui, on ne pouvait pas ne pas prendre fait et cause en faveur de Robert Redeker, même si l’on trouvait ses propos excessifs. La défense de la liberté d’expression doit donc être modulée en fonction des circonstances.

Alain Finkielkraut se trouve, de facto, dans la position jadis détenue par Aron, Furet, puis Revel, d’être le plus célèbre intellectuel de droite français du moment (talonné par Zemmour). Mais noblesse oblige ! Un académicien a un devoir d’exemplarité, on ne profère pas des onomatopées ; de vérité, il ne faut pas prétendre avoir failli se faire lyncher quand on est l’auteur d’un livre intitulé « la seule exactitude » ; d’équanimité, on ne joue pas sur les deux tableaux en cumulant la respectabilité de l’Immortel avec la posture subversive de l’Intello en prise avec la société. Cette posture avantageuse d’intellectuel sartrien est problématique. Il est donc légitime de se demander ce qu’il faisait là, et s’il était, ou non, dans son rôle d’homme de réflexion.

D’autant que lui-même n’est ni en théorie, ni en pratique, un défenseur inconditionnel de la liberté d’expression. Dans son dernier livre, il la déprécie au sujet d’Internet. Alors même que sa liberté d’expression à lui trouve toujours un micro obligeamment tendu. En second lieu, s’il a défendu l’œuvre d’Heidegger, Renaud Camus, ou signé pour la notion de racisme anti-Blanc, il est resté muet quand Stéphane Courtois fut attaqué sur le Livre noir du communisme. Il n’a pas signé pour Pierre-André Taguieff, inquiété à cause de ses critiques de Stéphane Hessel en 2010. On ne le vit pas défendre l’économiste Pascal Salin dénigré par Thomas Piketty en 2004. Il demeura silencieux lorsque Nicolas Dupont-Aignan fut chassé des rangs d’une manif pro-Grèce, en 2012, par des militants Front de gauche. On ne l’entendit pas promptement, en septembre 2012, au sujet du film anti-islam. On ne le remarqua guère lorsqu’Annie Kriegel et Chantal Delsol furent traitées de fascistes, ou quand Ivan Rioufol et Philippe Cohen subirent de mauvais procès.

Et s’il intervient en faveur d’anonymes devenus des symboles (cas de la crèche Baby-loup), il ne semble pas s’intéresser aux victimes sous-médiatisées de la campagne qui a démarré contre le drapeau suisse pour complaire aux musulmans. Dernier exemple frappant, lorsqu’un militant associatif d’origine maghrébine publie un texte contre lui sur Contrepoints, que les internautes « contrepointistes » critiquent très intelligemment, Finkielkraut n’a pas un mot de gratitude à leur égard, mais laisse un commentaire où il se montre soucieux de dialoguer avec le militant associatif. Aura lieu, par la suite, un débat médiatique stérile confirmant la pertinence des critiques des internautes. Mépriser les internautes, tout en flattant les demi-intellectuels, ne serait-ce pas se fourvoyer ?

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