Adblockers : l’erreur persistante de la presse française

Quelle ne fut pas ma surprise ces derniers jours lorsqu’en lisant les articles du Figaro, l’Express, le Monde ou d’autres, je me vis privé de petit article croustillant. En cause : mon bloqueur de publicités.

Oui, j’avoue : je n’aime pas des masses les publicités que ces sites m’imposent. Je ne parle pas des petits encarts discrets qu’on trouve éventuellement sur les bords des articles, et qui, ma foi, ne me gênent pas, mais plutôt des panneaux hargneux qui viennent s’afficher en plein écran avant l’article, qui déclenchent immédiatement musique et animation, et m’imposent pour se fermer de cliquer sur l’un ou l’autre bouton blanc sur fond blanc, jamais au même endroit, bien planqué dans un coin, le tout pour une marque de voiture ou d’après-shampoing dont je n’ai absolument rien à carrer.

gifa pfff whatever bored

Je passe sur les publicités qui se développent au cours de la lecture, repoussant la ligne qu’on est en train de lire hors de l’écran, et disparaissant après un temps, remontant alors dans un mouvement très agaçant ce qu’on était parvenu à retrouver en descendant l’ascenseur ; tout comme je n’évoquerai que très furtivement les petites vidéos généralement idiotes qui décident de se lancer toutes seules si la page est affichée trop longtemps, si la souris passe sur la zone vidéo ou n’importe quel autre événement.

Bref, pour me protéger de ces petites irritations du web, et, lorsque je suis sur téléphone, pour éviter un dépassement du forfait-données trop rapidement atteint par ces réclames encombrantes, j’avais installé un bloqueur de publicité.

Las, depuis quelques jours, certains journaux en ligne on décidé que ces bloqueurs nuisaient à leur survie financière et affichent un gros panneau bien gras pour obliger l’internaute à le désactiver.

Que voulez-vous, la presse française, pourtant fort subventionnée, n’arrive pas à boucler ses fins de mois sans larder ses articles de publicité. Dans son modèle d’affaire, elle semble prise au piège de deux sources uniques de financement : l’État, dont l’impartialité en termes d’informations se pose quelque peu, et les publicitaires, dont l’impartialité en termes d’informations se pose tout autant.

C’est apparemment un piège efficace puisque cette presse n’a envisagé aucune autre solution qu’interdire l’accès à ses articles pour les internautes munis de bloqueurs de publicités.

Et c’est parfaitement idiot. Pire, c’est même un élément supplémentaire pour hâter la disparition des médias de presse traditionnelle qui ne comprennent toujours pas pourquoi ils perdent des lecteurs, ni pourquoi ils vont continuer à en perdre jusqu’à ne plus intéresser personne. Autrement dit, la méthode choisie (vexer le lecteur) est une nouvelle pignouferie de la part de la presse.

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Sur le plan marketing, il faut déjà admettre toute la bêtise de l’opération : culpabiliser un client (à coup d’enfant pauvre ou de chaton triste) marche déjà assez mal pour générer des dons et on voit mal une opération similaire fonctionner subitement alors qu’il s’agit pour l’écrasante majorité des articles d’aller lire la resucée maladroite d’une dépêche AFP mise en forme par un stagiaire.

Et de façon générale, le lecteur étant autant la cible des publicitaires que des journalistes, commencer par lui imposer un carcan est une fort mauvaise idée… Notamment parce qu’on montre ainsi n’avoir absolument pas compris pourquoi ce consommateur vient sur le site et qu’on ne fait rien, avec ce genre de gros pavé rouge, de floutage ou autre procédé similaire vexant, pour le faire rester et se sentir bienvenu.

Or, si le lecteur déboule sur tel ou tel article d’un site, c’est pour avoir une information qui, en pratique, existe un peu partout ailleurs, information dont le prix est, tout calcul fait, à peu près nul : si les chaînes d’informations ne la lui donnent pas, il l’obtiendra via Twitter, Facebook ou d’autres moyens pour un prix très proche de zéro. Pire : le changement de support (passer du Figolu à Labération) ne coûte qu’un effort très modéré sur la souris pour cliquer sur un autre lien.

Autrement dit, nos beaux journaux fournissent un produit de prix à peu près nul, et arrivent si peu à se démarquer les uns des autres que le lecteur peut changer de fournisseur sans l’ombre d’une hésitation.

journalism - demorand keep faking

Cette analyse devrait normalement imposer aux directeurs de ces publications une petite prise de recul, qui aboutirait soit à créer de la valeur en proposant une information trouvée nulle part ailleurs (le lecteur veut cette information-là), soit à différencier le packaging de façon suffisamment remarquable pour que le lecteur se focalise sur cette offre-là et pas une autre.

Et dans ce cas-là, oui, la publicité peut être imposée, ou, alternativement, un abonnement payant (« paywall ») peut être exigé. C’est ce que font quelques médias spécialisés, avec succès. Mais cela leur impose de fournir un contenu travaillé spécifiquement pour ceux qui payent…

L’alternative est de fournir une information de qualité, librement accessible, mais d’impliquer le lecteur au travers de dons. Ce modèle (celui de Contrepoints) impose mécaniquement un niveau d’exigences qu’on ne retrouve pas dans les journaux « gratuits » exclusivement financés par la publicité, et permet, comme le « paywall », de fidéliser le lecteur puisque le contenu produit est directement imposé par les choix du lecteur-payeur (ou du lecteur-donateur).

A contrario, la démarche observée ces derniers jours est particulièrement contre-productive, et vient s’ajouter aux remarques que je faisais il y a quelques années maintenant, à savoir que la presse était déjà en déclin marqué précisément parce que, confite dans ses subventions, elle n’avait plus cherché à s’adapter au lecteur mais plutôt aux meilleurs moyens d’obtenir subsides.

Et ces messages culpabilisants sont d’autant plus inutiles qu’ils sont très facilement contournables. Sur le plan technique, on peut citer quatre techniques qui permettent assez facilement de contourner les pitoyables tentatives de ces sites.

gifa - fail - facepalm

La première consiste à installer le greffon « NoScript » sur Firefox ou Chrome. Ceci interdira pour les pages de votre choix l’exécution de scripts, et donc ceux qui bloquent l’accès (partiellement ou totalement) à l’article à cause de votre logiciel anti-publicitaire.

La seconde, un peu plus complexe, demande d’installer un script spécifique. Cela se réalise en deux temps, dont le premier consiste à installer GreaseMonkey dans Firefox ou TamperMonkey dans Chrome, puis à installer un script adhoc (« Anti-Adblock Killer »).

La troisième est encore plus redoutable, puisqu’elle vous permet aussi de vous passer d’AdBlock et ses petits frères et consiste à rediriger tous les appels aux régies publicitaires vers votre propre machine, c’est-à-dire que votre ordinateur devient alors votre seul fournisseur de publicité, ce qui revient à les faire disparaître des pages. L’opération nécessite de mettre à jour votre fichier « host » (ce qui peut se faire de façon assistée grâce à l’archive fournie).

Enfin, en quatrième possibilité, notons qu’on peut toujours, en dernier ressort, atteindre tous les articles de cette presse tatillonne avec ses lecteurs en demandant plutôt le flux RSS. Le Figaro, Libération, L’Express, tous ont un flux pour pouvoir être indexé dans Google… Sans pubs.

En substance, la démarche vexatoire de la presse française risque bel et bien de se retourner contre elle, de façon définitive. En choisissant de pleurnicher et de jouer de la pignouferie, elle va pousser ses lecteurs à la détester encore un peu plus, ou à apprécier à sa juste valeur sa médiocrité croissante.

Sur le long terme, je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée.

what could possibly go wrong 2 / forcément ça va marcher
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