Les idéologues contre la loi El Khomri

FO reçue par Valls-janvier 2016(CC BY-NC 2.0)

La jeunesse doit comprendre que le destin des hommes est une confrontation permanente avec la réalité.

Par Patrick Aulnas

FO reçue par Valls-janvier 2016(CC BY-NC 2.0)
FO reçue par Valls-janvier 2016(CC BY-NC 2.0)

 

Le débat sur la modernisation du Code du travail (loi El Khomri) confirme que la confrontation droite-gauche est totalement dépassée. Un gouvernement de gauche propose une loi adaptant avec une extrême modération notre droit social à la réalité contemporaine. Il se heurte au conservatisme syndical qui préfère défendre les syndiqués ayant un emploi que la jeunesse qui galère. De nombreux intellectuels viennent au secours des syndicats pour apporter leur caution douteuse, sur la base d’études contradictoires. Aucun gouvernement de droite n’avait osé proposer l’ensemble des modifications figurant dans les textes en discussion. Il est vrai que, vu l’opposition syndicale et associative face à la gauche, la droite aurait dû affronter bien pire, c’est-à-dire un blocage complet du pays.

Pragmatisme et dogmatisme

L’élément majeur qui apparaît au fil des débats n’est pas vraiment une surprise. Il oppose les pragmatiques aux dogmatiques. Du côté des défenseurs du texte, il s’agit de s’adapter au monde tel qu’il est. Par exemple, le plafonnement des indemnités prud’homales en cas de rupture abusive du contrat de travail donnera aux entreprises une capacité d’évaluer le coût maximum d’un licenciement. Une grande incertitude disparaît dans la mesure où les indemnités octroyées en justice pouvaient être très variables. Pour le chef d’une petite entreprise, un tel aléa représente un frein considérable à l’emploi. On oublie en général de préciser que les indemnités de licenciement ne sont pas concernées, ce qui ne semble pas être bien compris par tout le monde. Certains jouent habilement sur la méconnaissance du droit du travail.

Les opposants à la réforme refusent la réalité économique contemporaine, c’est-à-dire la mondialisation et les évolutions technologiques rapides nécessitant une adaptation permanente des qualifications. Ils ne le cachent pas. Ils dessinent un monde idéal, le monde de leurs rêves, qui n’a jamais existé et qui n’existera jamais, mais au nom duquel ils condamnent la société qui est la nôtre, la plus prospère et la plus démocratique que l’humanité ait jamais connu. Cette forme de pensée est une des scories du communisme.

Les staliniens d’autrefois en URSS devaient adhérer au discours officiel sans tenir aucun compte de la réalité observée. Il s’agissait de construire une société nouvelle, et surtout pas de se plier aux lois de la sociologie ou de l’économie. La politique devait nécessairement tout dominer puisqu’elle avait pour mission de changer le monde. Cela s’appelle une idéologie.

Les idéologues n’ont pas disparu. Ils réapparaissent à chaque adaptation politiquement sensible pour ressasser que l’avenir doit être conforme à leur façon de l’envisager. Rien de plus sensible que la protection juridique des salariés ! Voilà donc une opportunité politique : il suffit de se mettre du côté des salariés protégés ne voulant pas perdre une once de leur protection. On pense irrésistiblement à l’aveuglement des aristocrates dans les années précédant 1789.

S’adapter ou rêvasser ?

Le cœur du dogmatisme est là : le politique doit être apte à choisir l’avenir, donc la réalité doit être configurée par le politique. Eh bien, non ! La réalité provient des évolutions de nos capacités cognitives et le politique a pour fonction d’adapter la société à ces évolutions, pas d’en décider.

Un philosophe, qui participait récemment à un débat télévisé sur la loi El Khomri, affirmait que la mondialisation n’est qu’un processus financier imposé par le capitalisme pour subvertir les États. Les corpus juridiques étatiques, et en particulier les droits sociaux, sont mis en concurrence à l’échelle de la planète et les moins protecteurs des salariés disposent d’un avantage concurrentiel. Outre que l’on n’observe pas historiquement de régression sociale depuis plusieurs décennies, mais plutôt un renforcement des protections, une telle analyse de la mondialisation est particulièrement réductrice.

Chacun sait que nous sommes d’abord confrontés à une globalisation cognitive. Les mathématiques, par exemple, sont le premier langage universel et elles jouent un rôle clé dans les évolutions scientifiques et techniques. Le capitalisme ne fait que relayer et utiliser cette globalisation parce qu’il se caractérise par une forte réactivité et une extrême plasticité. Il s’adapte en permanence aux réalités fluctuantes du monde alors que les États, lourdes machines institutionnelles, peinent à suivre les évolutions rapides. Mais pour les tenants du primat du politique, il faudrait bien entendu juguler une telle évolution pour la soumettre à leur dogme.

Ne pas tromper notre jeunesse

La vérité toute simple est qu’une puissance économique moyenne comme la France, n’a pas d’autre solution que de s’adapter aux évolutions majeures actuellement en cours sur notre planète. Refuser la réalité conduit inéluctablement à l’échec. La faible croissance française et le taux de chômage élevé dans le pays en sont la preuve. Les opposants à la réforme El Khomri refusent ce constat au nom d’un rêve de société idéale qui ne peut se terminer qu’en cauchemar.

N’y-a-t-il pas d’ailleurs, derrière les proclamations apparemment généreuses, beaucoup d’égoïsme ? Chercher à mettre la jeunesse dans la rue pour s’opposer à une réforme qui lui est favorable relève de la duplicité, si fréquente chez les politiciens. Se poser en parangon de vertu pour s’opposer aux réalités contemporaines en simulant par le verbe une capacité d’action totalement inexistante, tout cela appartient au monde d’hier, aux querelles idéologique périmées.

Nous ne devons pas tromper notre jeunesse en lui promettant un monde fictif dans lequel régneront pour l’éternité des temps justice et bonheur. Nous devons lui expliquer que le destin des hommes est une confrontation permanente avec la réalité, que le changement est souvent douloureux mais nécessaire.