La France en grève pour que rien ne bouge

Manifestation de "syndicats" étudiants (Crédits : Rafael Lopez, licence CC-BY-NC-ND 2.0), via Flickr.

La mobilisation des syndicats contre la loi travail est une comédie sinistre en faveur du statu quo.

Par Frédéric Mas.

Manifestation de "syndicats" étudiants (Crédits : Rafael Lopez, licence CC-BY-NC-ND 2.0), via Flickr.
Manifestation de « syndicats » étudiants (Crédits : Rafael Lopez, licence CC-BY-NC-ND 2.0), via Flickr.

Aujourd’hui, les classes sociales les moins protégées sont dans la rue pour protéger les intérêts de celles les plus préservées des aléas de l’économie d’aujourd’hui. Les jeunes vont défiler à l’appel des syndicats pour protester contre l’embryon de réforme contenu dans la loi El Khomri.

Il y a quelques années, avant même la crise de 2008, l’historien Timothy B. Smith écrivait La France injuste afin de répondre à une question qui pour beaucoup est devenue une évidence : pourquoi le modèle politique et social français ne fonctionne-t-il plus ?

Parmi les facteurs relevés à l’occasion de cette enquête d’ampleur, Smith distinguait deux classes de Français : les premiers bénéficiaient des réformes sociales liées à l’État-providence, les seconds en étaient plus largement exclus. Les premiers bénéficiaient non seulement des avantages hérités des réformes sociales des années 70 et 80, mais la rigidité du marché du travail faisait que les aléas du marché ne les concernaient pas.

Insiders vs. outsiders

Au début des années 2000, Smith estimait qu’environ les 2/3 de la population pouvaient être qualifiés d’insiders : il s’agissait à la fois de 40% d’actifs et de 20% de retraités qui concentraient sur eux l’essentiel des prestations sociales. En effet, pour Smith, l’essentiel de la redistribution sociale se faisait au bénéfice des classes moyennes et des retraités1, ces derniers étant les plus riches au monde comparés aux actifs. À l’autre bout du spectre, les perdants du modèle social ou outsiders, c’est-à-dire essentiellement les chômeurs et les jeunes, les individus les moins qualifiés, étaient condamnés à rester à la lisière d’un système qui les condamnait à la précarité et des services sociaux de qualité très inférieurs. En termes plus directs, la France, c’est-à-dire les insiders et la classe politique qui a tout fait pour répondre à ses attentes, a choisi le chômage de masse et de ne pas se réformer pour conserver ses avantages acquis, le tout au nom de la « solidarité ».

L’idéologie de la solidarité

Timothy Smith relève dans son livre que la défense de ce modèle social particulier s’est faite, et continue de se faire, au nom de la solidarité : « le langage de la solidarité a été confisqué par « ceux du dedans » -cette frange de la population qui a un emploi stable et qui s’oppose aux réformes susceptibles de faire une place « à ceux du dehors ». Le discours de la solidarité, s’il n’a plus grand-chose à voir avec sa formulation d’origine du XIXe siècle, ne correspond pas davantage à la rhétorique et aux objectifs du début des années 1980. »2 Aujourd’hui, solidarité est devenu synonyme de sécurité, c’est-à-dire l’emploi à vie pour un quart de la population active et un droit du travail décourageant à la fois l’embauche, le licenciement et même la productivité (les 35 heures).

La situation s’est encore dégradée

Les chiffres contenus dans l’étude de Timothy Smith sont en partie obsolètes. Il faut se reporter à des ouvrages comme celui de Sophie Pedder sur Le déni français pour avoir une actualisation de ce modèle de préférence pour le chômage de masse. Seulement, l’évolution ne va pas dans le bon sens, et le déséquilibre entre actifs et inactifs, entre chômeurs et création d’emplois, n’a fait qu’empirer. Le fait nouveau concerne peut-être la petite musique de la solidarité chantée par les syndicats et les groupes de pression, qui prend moins : s’il n’y a pas de perspective pour la jeunesse en France à part celle de devenir cotisants pour une retraite ou une protection sociale dont elle ne bénéficiera jamais, alors une partie d’entre elle, malheureusement la plus qualifiée et la plus productive, tend à s’exiler3. La classe des jeunes actifs qu’on n’entendra jamais se trouve sans aucun doute parmi les plus de deux millions d’expatriés qui ont choisi de faire leur vie ailleurs qu’en France.

Mobilisation pour la France morte

Aujourd’hui, les organisations syndicales se mobilisent pour convaincre les jeunes et les moins jeunes des méfaits d’une loi qu’ils désignent comme ultra-libérale, au nom d’une « solidarité » unilatérale et obscène. Avant même de lire le texte proposé par le gouvernement ou de connaître ses effets, avant même de poser le constat catastrophique d’une France en train de se consumer et de pousser sa jeunesse vers l’exil ou la servitude, il faut défaire, trépigner, s’indigner. Ce projet est pourtant cosmétique, et la frilosité du gouvernement sur le sujet s’explique largement par l’impossibilité de réformer en France sans craindre le blocage, voire l’émeute.

Dans cette comédie sinistre, les organisations d’extrême gauche, les professionnels de l’agit-prop et les futurs bureaucrates des syndicats étudiants et lycéens portent une responsabilité lourde. Du début à la fin, leur fonction aura été de masquer aux principales victimes du modèle social que le monde entier nous envie leur contribution active à leur propre servitude.

  1. Au début des années 2000, les retraités consommaient plus de 70% des dépenses sociales.
  2. T. Smith, La France injuste, p. 31.
  3. Pour les moins bien lotis, l’exil se fera de l’intérieur, par l’extension du marché noir.