Opposition en Pologne : quatre années de vache maigre ?

pologne credits alex ch (licence creative commons)

Pologne quel sera le rôle de l’opposition dans les quatre prochaines années ?

Par Milosz Hodun, depuis la Pologne
Un article de Projekt Polska

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C’est la première fois depuis la révolution démocratique de 1989 en Pologne qu’un parti remporte la majorité au sein des deux chambres du parlement. Le parti conservateur et nationaliste Droit et Justice (PiS) a remporté les élections avec 37,6% des voix. Ce résultat a octroyé à PiS 235 des 460 sièges de la Diète polonaise, la chambre basse (et 61 des 100 sièges du Sénat).

C’est une situation très nouvelle pour la scène politique polonaise. Et pas seulement pour la majorité mais également pour l’opposition, dans la mesure où elle ne peut négocier avec les partis de gouvernement pour construire de petites alliances sur des projets microscopiques.

La nouvelle majorité a déjà montré sa volonté de faire usage de sa position dominante. L’opposition est marginalisée au parlement. Pour la première fois, l’un des partis représentés à la Diète polonaise n’a pas de représentants au Comité de la présidence. Les débats sont resserrés pour les membres de l’opposition. De nouvelles lois, y compris les plus controversées, sont votées avec des débats très limités et aucune consultation publique d’aucune sorte. La Diète fonctionne désormais comme une chambre d’enregistrement, entièrement contrôlée par Jarosław Kaczyński, le leader de PiS.

Quel sera le rôle de l’opposition dans les quatre prochaines années ? C’est très difficile à dire mais il est impossible de voir l’opposition comme un monolithe. La situation de chaque parti est différente et doit être étudiée séparément.

La gauche

Commençons par la gauche, puisqu’elle est la grande perdante de ces élections. Ses erreurs stratégiques durant la campagne l’ont chassée du Parlement. L’Alliance démocratique de gauche (SLD) a décidé de se présenter en 2015 sous la forme d’une coalition avec le parti Votre mouvement de Janusz Palikot (ils avaient ensemble plus de 60 députés lors des précédentes élections législatives). La Gauche unie était soumise à un seuil de 8%. Elle n’a réuni que 7,55% des électeurs, ce qui ne lui a pas permis d’être représentée à la Diète. La Gauche unie a perdu les voix manquantes au profit du parti radical de gauche Ensemble (qui a atteint le score étonnant de 3,62%). Les deux partis sont désormais en concurrence pour attirer l’électorat de gauche, avec peu de chances de succès. C’est avant tout le cas parce que PiS domine la rhétorique sociale dans le débat public. Le parti Ensemble représente un petit électorat urbain et semble trop radical pour dépasser le seuil de 5%. Par ailleurs, SLD s’est choisi comme leader un camarade vieux jeu qui n’est pas en mesure d’attirer les jeunes électeurs et de transformer le mouvement en un parti démocratique social et moderne.

Kukiz

Le passé de Paweł Kukiz est celui d’un chanteur de rock rebelle qui a joué dans un groupe appelé « Piersi » (les seins). Kukiz a remporté 21% des voix lors de l’élection présidentielle de mai 2015, se plaçant troisième. Il a par la suite créé un mouvement appelé Les 15 de Kukiz et remporté 8,81% des voix aux élections législatives. Son mouvement est typiquement anti-système dans sa recherche de remplacer les élites. L’un de ses principaux thèmes de campagne portait sur l’introduction d’un système électoral basé sur une représentation unique par circonscription. Il semblerait même que ce soit le seul point du programme du mouvement. Les candidats de Kukiz provenaient de groupes très différents et avaient des passés politiques variés.

Kukiz est le dernier d’une longue lignée de candidats et de partis anti-système de la Pologne post-1989 qui ont réussi à attirer à eux le vote de protestation. À commencer par Stan Tymiński, qui a forcé Wałęsa à affronter un second tour, suivi de Andrzej Lepper, vice Premier ministre du précédent gouvernement PiS, et Janusz Palikot. Tous ont rencontré des difficultés pour conserver leur attrait et, tôt ou tard, ont disparu de la scène politique.

Le groupe des 15 de Kukiz compte aujourd’hui 40 députés. Parmi ceux-ci, nombreux sont ceux qui soutiennent plus ou moins ouvertement le gouvernement PiS. Le groupe le plus cohérent du mouvement est le groupe radical nationaliste (environ 10 députés). Son potentiel peut être plus important s’il s’allie avec les eurosceptiques de KORWiN. Ce dernier s’est doté en guise de leader d’un eurodéputé populaire qui attire les jeunes électeurs. Ces deux groupes pourraient constituer un parti d’extrême droite, anti-immigration et xénophobe, pouvant se révéler néfaste pour la démocratie polonaise.

Plateforme Civique

Plateforme Civique (PO) et le Parti du peuple polonais (PSL) ont gouverné la Pologne durant huit ans. Plateforme civique a été le seul parti gouvernant à être réélu depuis la réintroduction de la démocratie en Pologne. Ils gouvernent 15 des 16 régions et la plupart des grandes villes. De nombreux Polonais les voient toujours comme une coalition qui a monopolisé la Pologne pour son propre bénéfice.

Lors des dernières élections, PO n’a réuni que 24% des électeurs. Elle n’a pas su s’adapter à la nouvelle donne. Ses députés sont perdus sur les bancs de l’opposition. Ils ont quitté la session plénière durant le débat le plus important, ce qui a déclenché de vives critiques de la part des médias et de l’opinion publique. Ses eurodéputés étaient orientés lors du débat sur la Pologne à Strasbourg et ils l’ont perdu.

Grzegorz Schetyna, ancien ministre des Affaires étrangères, a remplacé Ewa Kopacz à la présidence de Plateforme Civique. Il est connu comme un homme d’organisation et d’arrière-plan mais il ne s’est jamais présenté comme un réel leader. Il n’est ni charismatique ni dynamique. Il devra cependant faire face à des sondages extrêmement défavorables (Plateforme civique a perdu sa deuxième place), l’exode des activistes et la perte de postes dans l’administration et les entreprises du Trésor public. Il peut choisir l’une de ces deux options : la première est de se saisir de l’espace laissé vide par les socio-démocrates et de se réorienter vers la gauche. Ce serait problématique parce que Plateforme Civique a toujours été un parti de centre droit et ne serait pas crédible dans son nouveau rôle. L’autre scénario est que PO s’engage dans une opposition frontale avec le nouveau parti Nowoczesna et tente de se reconstruire une position au centre libéral. Ce scénario est également voué à l’échec. Plateforme Civique a perdu sa crédibilité en tant que parti libéral. Je pense que Plateforme Civique s’éloigne de la scène politique. Ses anciens leaders ne veulent pas faire place à la nouvelle génération qui pourrait renouveler le parti. Les seuls changements sont cosmétiques et destinés à permettre au parti de survivre, pas de gagner les élections. Le parti n’a aujourd’hui aucune identité parce qu’il a adopté, il y a plusieurs années, une stratégie de dilution de son profil idéologique et s’est projeté dans l’anti-PiS.

Nowoczesna

Le style du gouvernement des dernières années par Plateforme Civique a provoqué la création d’un nouveau parti, Nowoczesna (moderne). Depuis le tout début, Nowoczesna a cherché à être ce que Plateforme Civique avait promis à sa création, c’est-à-dire un nouveau type de parti civique, créé par des professionnels qui n’ont jamais été pris part à la politique nationale. Nowoczesna a promis d’être démocratique, transparent et de construire un programme sur la base de consultations larges. Le mouvement a été créé juste six mois après les élections par l’économiste libéral Ryszard Petru.

Nowoczesna a remporté 7,6% des voix et 28 sièges. Nowoczesna a remporté du succès auprès des électeurs et entrepreneurs plus jeunes, formés et urbains, ce qui fut précédemment le cœur de l’électorat de Plateforme Civique, en défendant les politiques économiquement libérales qui furent autrement associées au précédent parti au pouvoir. De nombreux électeurs ont eu le sentiment que Plateforme Civique s’était éloignée de ses racines pro-marché libre et se sont tournés vers Petru pour une alternative libérale plus crédible.

La compétence économique visible de Petru a été fondamentale pour l’électorat. Cependant, le parti a élargi son image au-delà de celle d’un parti technocratique pro-business. De nombreux activistes d’ONG et de mouvements démocratiques urbains ont rejoint Nowoczesna et construit son image centrale.

La petite représentation parlementaire de Nowoczesna est considérée comme « réel fer de lance de l’opposition » par les médias. Le parti a très bien mis à profit la crise interne de Plateforme Civique et a été le principal contrepoids aux décisions anti-démocratiques de Kaczyński. Ses députés sont devenus célèbres pour préférer mourir plutôt que de se rendre durant la bataille de la Cour constitutionnelle. Des visages inconnus sont devenus des politiciens de premier plan. Et Ryszard Petru est un leader charismatique qui ne cache pas ses hautes aspirations politiques.
Très rapidement après les élections, Nowoczesna a dépassé Plateforme Civique dans les sondages. Certains montrent que Nowoczesna est même plus populaire de PiS. C’est un capital très important pour l’avenir. Nowoczesna construit ses structures régionales et locales. Ryszard Petru rencontre les leaders européens. Les députés et experts préparent de nouveaux textes de loi. Nowoczesna est en train de prouver qu’il est la seule alternative actuelle à la vieille donne, à la Pologne divisée entre Plateforme Civique et Droit et Justice. S’il réussit, la scène politique polonaise va devoir se réinventer.

La scène politique polonaise est très dynamique. De nouveaux partis arrivent et s’en vont. Certains rencontrent du succès et se retrouvent au parlement. Ils sont rarement réélus. Les nouveaux partis donnent de l’espoir à de nombreuses personnes. Toutefois, la plupart des Polonais ne souhaitent pas s’engager dans la politique de partis. Néanmoins, ils veulent montrer leur colère face à la situation actuelle. Certains d’entre eux ont fondé le Comité pour la défense de la démocratie (KOD). KOD a organisé une manifestation massive à Varsovie (50 000 manifestants étaient présents) suivie par des manifestations hebdomadaires dans toutes les grandes villes polonaises. Il est aujourd’hui difficile de savoir quel sera l’avenir de KOD. S’il restera une plateforme sociale pour divers groupes d’opposition ou si ses leaders ont les ambitions politiques nécessaires pour faire de KOD un parti politique.

Cette période après la victoire électorale de PiS est décidément très difficile pour l’opposition. PiS remet chaque jour l’opposition à sa place. PiS pense que la meilleure opposition est silencieuse et infirme. Cependant, les mois et années à venir vont offrir des défis importants et pourraient constituer une période fructueuse pour l’opposition. L’expérience du gouvernement PiS de 2005-2007 a montré que dans une phase sujette aux tendances autoritaires de Kaczyński, les Polonais avaient tendance à mieux s’organiser et à être des citoyens plus actifs. L’opposition, à la fois en termes de partis politiques et d’ONG, a de plus grandes marges de manœuvre en défendant des zones de liberté et de démocratie occupées par le gouvernement. La vérité est que personne ne sait mieux que Jarosław Kaczyński unir la société polonaise.

Traduction de Opposition in Poland. Four lean years ? par Victoria Melville pour Contrepoints.